C’est le nouveau sujet de conflit, rampant mais déjà montant, entre l’Europe, toute l’Europe ou presque, et les Etats-Unis. D’un côté, l’Union s’oriente vers cette levée de l’embargo européen sur les ventes d’armes à la Chine que Jacques Chirac vient d’appeler de ses vœux, juste avant le début, ce soir, de sa visite en Chine. De l’autre, Démocrates et Républicains confondus, l’Amérique veut non seulement s’en tenir à son propre embargo mais que l’Europe s’en tienne à la cohésion atlantique en ne levant pas le sien. Le commerce et ses bénéfices pèsent naturellement lourd dans ce débat. L’Europe voudrait museler ses industries d’armement, pratiquement interdites d’accès au marché américain. Elle souhaiterait pouvoir, également, rééquilibrer ses échanges avec la Chine qui est devenue son second partenaire après les Etats-Unis mais exporte beaucoup plus de produits vers l’Union qu’elle n’en importe. L’essentiel n’est, pourtant, pas là. La politique, dans cette affaire, prime l’économie car, sur la Chine, les regards de l’Amérique et de l’Europe diffèrent radicalement. Pour les Américains, le pays le plus peuplé du monde est tout à la fois un marché prioritaire et un rival potentiel, une autre hyperpuissance en gestation dont le boom économique les inquiète autant qu’il les fascine. Avec la Chine, les Etats-Unis ont, de surcroît, un différent ouvert sur Taiwan, cette île qu’on appelait, autrefois, la « Chine nationaliste » car elle était devenue le refuge du régime républicain renversé par l’instauration du régime communiste. Aujourd’hui l’un des Etats les plus riches du monde, Taiwan est revendiquée par la Chine comme partie intégrante de son territoire. Les deux Chine sont en situation de ni guerre ni paix. Un conflit peut éclater un jour et Taiwan compte toujours tant de défenseurs à Washington que cette guerre pourrait vite impliquer les Etats-Unis. Les Américains défendraient Taiwan car les conservateurs ne veulent pas abandonner un pays dont ils sont solidaires, que les démocrates ne veulent pas tourner le dos à une démocratie et que les Etats-Unis, comme François Mauriac le disait de l’Allemagne, aiment tant la Chine qu’ils préfèrent en avoir deux. D’où leur opposition radicale à une levée de l’embargo européen mais outre que Taiwan n’est pas la première préoccupation des Européens, l’affirmation de la Chine ne les inquiète en rien. Ils n’y voient, au contraire, qu’avantage économique et, surtout, politique car la Chine joue l’Europe dans une subtile partie à trois où les deux challengers prônent, en connivence, le multilatéralisme et l’Onu comme antidote à la suprématie américaine. Derrière la levée de cet embargo que les Européens avaient décrété après la répression de la Place Tienanmen, se pose, en fait, toute la question de l’équilibre international dont ce siècle est en quête. Les capitales européennes les plus proches de Washington hésitent encore devant un bras de fer avec l’Amérique mais leur religion est faite. Elles ne veulent ni sacrifier les intérêts de l’Europe ni laisser Paris et Berlin devenir les meilleurs européens de Pékin.

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