Longtemps l’une des plus atroces dictatures d’Amérique latine, l’Argentine vote dans trois semaines. Le scrutin, personne n’en doute, sera parfaitement régulier et le prochain Président a toute chance d’être une femme, avocate et marquée à gauche. Au Chili, que préside une autre femme de gauche, la page Pinochet est si bien tournée que sa famille doit aujourd’hui répondre de malversations financières devant la Justice. A l’exception de Cuba, dernier vestige des temps où ce continent était ensanglanté par l’affrontement entre les mouvements révolutionnaires et les juntes militaires, l’Amérique latine n’est plus faite aujourd’hui que de démocraties qui semblent chaque jour plus solides. La « transition » comme on dit ici, la transition vers la démocratie bien sûr, est un succès mais à quoi tient ce miracle ? On le doit beaucoup à un Président américain trop oublié, Jimmy Carter, qui s’était mis en tête, dans la seconde moitié des années 70, d’identifier les Etats-Unis aux Droits de l’homme. Il l’avait fait parce qu’i croyait à ces valeurs, qu’il lui fallait rehausser l’image internationale des Etats-Unis après leur débâcle vietnamienne et qu’il voulait, face à l’URSS, donner un vrai sens à l’expression de « monde libre ». Sa préoccupation première n’avait pas été le sous-continent, mais les premiers à avoir senti les effets de ce tournant furent les militaires latino-américains qui avaient soudain perdu la protection de Washington. Or cela s’est produit à l’aube des années 80 qui ont simultanément vu le communisme s’écrouler et les mouvements révolutionnaires d’Amérique latine tirer le bilan de l’échec des guérillas et opter pour la voie des urnes. Tout a changé en même temps. Les Etats-Unis n’avaient plus peur d’un expansionnisme soviétique à leur frontière, les dictatures n’avaient plus leur soutien et les révolutionnaires avaient rompu avec la révolution. C’est ainsi que s’est faite la transition mais pourquoi est-ce à la gauche qu’elle a profitée ? Pourquoi l’écrasante majorité des gouvernements latino-américains sont-ils maintenant à gauche ? L’explication est à droite car, à l’abri des dictatures, les droites de ces pays ont oublié d’évoluer. Ce n’est pas seulement qu’elles sont déshonorées par leur connivence d’hier avec les militaires. C’est surtout qu’elles sont restées liées aux plus anciennes fortunes, dévolues à la défense d’une économie de rente, alors que c’est par l’innovation, la modernisation sociale et l’insertion dans l’économie mondialisée que l’Amérique latine peut se développer et commence à le faire. Les gauches sont ici le parti du mouvement, à la fois sociales et libérales, l’expression des villes, la seule force politique identifiée, jusqu’au centre et dans beaucoup de milieux industriels, à la rupture avec un passé semi féodal qui ne porte en lui que la régression. La crise de la gauche ? Oui, l’Amérique latine en entend parler mais elle ne la connaît pas. Bernard Guetta en direct de Santiago du Chili où se tient jusqu’à mercredi le forum de Biarritz, la rencontre annuelle de l’Amérique latine et de l’Europe.

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