Quand un président russe se déplace, la cour le précède. Officiers de sécurité, diplomates, conseillers particuliers, journalistes et équipes de télévision, la Russie avait envahi Evian dès hier, à la veille de l’arrivée de Dmitri Medvedev qui s’adressera dans moins de quatre heures, juste avant Nicolas Sarkozy, à la Conférence politique mondiale. Cette Russie qui occupe la ville, c’est l’élite au pouvoir, une classe moyenne ascendante, ni les laissés-pour-compte du passage au marché ni les paysans des villages oubliés – pas les milliardaires non plus – mais, justement, que pense-t-elle cette Russie-là des tensions qui l’opposent aujourd’hui à l’Amérique et l’Europe ? Nul besoin de le lui demander pour le savoir. Jeune, anglophone, vêtue comme on l’est dans les bars branchés de Paris ou Berlin, cette Russie est occidentale, avant tout et purement européenne, culturellement tournée vers l’Ouest et évidemment malheureuse, inquiète, mal à l’aise, de se sentir mal jugée, critiquée, voire rejetée par cette Europe qui l’attire tant. Tout un séminaire, très couru, lui était consacré hier et les interventions de ses deux représentants, un politologue distingué et le recteur du plus grand institut de Moscou, l’Ena et Normale Sup à la fois, traduisaient bien ses déchirements. Le recteur a présenté les résultats d’un sondage effectué dans les couches supérieures, bonne éducation, bons revenus, sur ce que pourrait être devenu, en 2020, le plus étendu des pays du monde. Résultat : une écrasante majorité souhaite que la Russie, devenue démocratique, se soit alors intégrée au monde occidental mais une majorité tout aussi forte considère que cette évolution-là est la moins probable. Factuel, le recteur en semblait tout triste. Il ne l’a, d’ailleurs, pas caché et toute sa présentation hurlait silencieusement : « Ne perdez pas la chance de nous aider à devenir ce que nous voudrions tellement être ». Beaucoup plus passionné, le politologue a, lui mêlé, agressivité et dépit amoureux dans chacune de ses prises de parole. « Vous ne pouvez rien contre nous. Nous sommes redevenus riches, forts, puissants », commençait-il par dire à chaque fois et puis le ton changeait. Il ne faisait plus que murmurer et l’on entendait que, si la Russie pouvait se passer de l’Europe, c’est avec elle qu’elle voulait s’allier, s’arrimer à elle, car… Car la Russie, disait-il, est européenne, se veut telle mais ne laissera pas l’Otan s’étendre jusqu’à elle car les Russes ne veulent pas de vraie frontière avec les Ukrainiens. Et où mène cette ambiguïté ? On ne le sait pas encore. Cette ambiguïté est réelle. Quoi qu’elle en dise, la Russie sait que son avenir économique est européen. Elle veut devenir non pas du tout membre mais partenaire de l’Union européenne mais elle ne le veut que sur la base de la reconnaissance de sa puissance retrouvée et de son ère d’influence, d’un poids propre en Géorgie et, surtout, en Ukraine. La partie est serrée. Tout dépendra de l’attitude européenne mais tout autant de l’attitude russe, de ce sur quoi la Russie proposera de fonder ce partenariat. Dmitri Medvedev pourrait, dit-on, le préciser tout à l’heure. On va voir ce qu’il dira et ce que lui répondra le président français.

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