Géopolitique avec Bernard Guetta qui nous appelle de New York pour la deuxième des ses trois chroniques sur le 11 septembre.

Aujourd’hui mort, Ben Laden n’avait pas été loin de parvenir à ses fins. En organisant les attentats du 11 septembre, il avait voulu provoquer un affrontement général entre l’islam et l’Occident dont il ne doutait pas que le monde musulman sortirait vainqueur et la réaction des Etats-Unis avait bien failli, comme il l’avait escompté, mener à une guerre des civilisations.

On était dans une logique de guerre, car tandis que le monde arabe devenait une menace globale aux yeux de très nombreux Occidentaux, l’invasion de l’Irak après celle de l’Afghanistan, le chaos qui s’en était suivi dans ces deux pays, la création des oubliettes de Guantanamo et l’autorisation de la torture par l’administration Bush persuadaient une large partie des populations arabes que les Etats-Unis voyaient en elles un ennemi à abattre.

Au milieu des années 90, le monde a frôlé la catastrophe mais elle a été évitée car ben Laden n’a pas su utiliser son avantage. Non seulement il n’a jamais proposé de programme, pas la moindre idée positive, aux peuples arabes mais la folie sanguinaire dans laquelle son organisation s’était enfoncée leur a vite fait voir qu’il n’y avait rien à attendre du djihad, de la guerre sainte prônée par al Qaëda.

Non seulement elle faisait de l’islam une monstruosité qui horrifiait sur les cinq continents, mais ben Laden avait oublié ou n’avait plutôt pas vu que la page de la violence et du terrorisme était déjà largement tournée au moment des attentats de Manhattan. Quatre ans plus tôt, les Iraniens avaient massivement porté à la présidence de leur pays un réformateur, Mohammad Khatami, qui voulait les réconcilier avec les Occidentaux en organisant un dialogue et non pas une guerre des civilisations. Les djihadistes algériens avaient alors quasiment perdu la bataille tant leur barbarie avait terrifié le Maghreb et, en Turquie, les islamistes avaient amorcé la conversion à la démocratie qui leur a donné, en 2002, une majorité qu’ils n’ont pas cessé de consolider depuis.

En 2001, le monde arabo-musulman aspirait à une réconciliation et non pas à un conflit avec l’Occident. Le fracas des tours écroulées l’avait fait oublier mais ben Laden était déjà un anachronisme et, enfermé dans ses rêves de guerre sainte, il n’a pas vu grandir la nouvelle génération arabe, celle qui était née après la chute du communisme, qui s’était formée dans la liberté d’internet et qui était aussi peu attirée par le djihad que résignée aux dictatures.

C’est la liberté et non pas la haine de l’Occident qui a soulevé les manifestants du « printemps arabe ». Les djihadistes ne pèsent en rien dans les manifestations de Tunis, du Caire, de Damas ou de Tripoli et l’islamisme, ce courant minoritaire mais puissant qui voudrait rendre sa grandeur au monde arabe en le ramenant à son identité religieuse et qu’il ne faut pas confondre avec le djihadisme, est désormais en train d’opter pour la voie démocratique, pour ce tournant qui a si bien réussi aux islamistes turcs désormais devenus des islamo-conservateurs éloignés de toute violence. Dix ans après le 11 septembre, une nouvelle ère s’est ouverte dans le monde musulman mais cette décennie a aussi beaucoup changé l’Amérique. Ce sera le sujet de la chronique de demain.

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