La fissure devient fracture. Londres et Washington d’un côté, Berlin, Paris et Moscou de l’autre, les deux camps qui s’étaient formés dans l’avant-guerre tendent à se figer dans l’après-guerre sans qu’on en voit encore les conséquences, ni pour l’Europe ni pour les équilibres internationaux. Où cela mène-t-il, on ne sait pas mais on y va avec, d’un côté, Tony Blair s’alignant hier sur Georges Bush et, de l’autre, cette rencontre immédiatement annoncée, comme en réponse, de Jacques Chirac, Gerhard Schröder et Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg, vendredi. D’un côté, Tony Blair a du, contre ses convictions, baisser pavillon devant les Etats-Unis. Lui qui insistait tant, depuis le début de la guerre, sur l’absolue nécessité, sitôt tombé Saddam Hussein, de confier à l’Onu la gestion de la transition irakienne, s’est finalement mis d’accord avec Georges Bush pour demander au Conseil de sécurité d’« entériner une administration appropriée pour l’Irak d’après-guerre ». Quels que soient les adjectifs - « vital » et autres - dont on pare le rôle ainsi concédé aux Nations-Unies, cela revient à dire que Londres accepte que les Etats-Unis prennent l’Irak sous leur seule responsabilité et ne demandent à l’Onu que d’avaliser leur administration. Tony Blair s’est, autrement dit, résolu à une marginalisation des Nations-Unies, réduites au rôle de chambre d’enregistrement, d’organisateur d’aide humanitaire, de « partenaire des Etats-Unis » comme Georges Bush l’a tranquillement expliqué à Kofi Annan. Sans doute l’a-t-il fait au nom du réalisme puisqu’il ne pouvait pas faire autrement, puisque l’intransigeance américaine ne lui laissait le choix que de céder ou soudain rompre avec les Etats-Unis alors qu’il a engagé 45 000 hommes à leurs côtés. En compensation, Tony Blair a obtenu des promesses sur la relance du processus de paix israélo-palestinien mais, outre qu’elles buteront sur la réalité de l’alliance d’Ariel Sharon et de Georges Bush, le Premier Ministre britannique met le doigt dans un engrenage dont il aura du mal à sortir. Non seulement il va devoir maintenant accompagner les Etats-Unis dans leur occupation de l’Irak mais il risque fort, aussi d’être entraîné dans la politique de remodelage du Proche-Orient que Washington, victoire aidant, sera maintenant tenté de développer. Sauf retournement spectaculaire, la Grande-Bretagne s’est désormais liée pour longtemps aux ambitions américaines et, du coup, Berlin, Paris et Moscou sont conduits à faire front, à réaffirmer, dans ce qui ressemble de plus en plus à une contre-alliance, la convergence qui les avait réunis pour vainement essayer d’empêcher la guerre. Etrange situation. Français, Allemands et Russes ne veulent qu’exiger ensemble le respect du rôle de l’Onu, de la concertation et des lois internationales mais, de même qu’il y a une dynamique du suivisme blairiste, le rapprochement Paris-Berlin-Moscou a la sienne. De fait, ces trois capitales se retrouvent à faire contrepoids à Londres et Washington, à organiser ensemble une résistance à la volonté des Etats-Unis de régir seuls le monde. Les équilibres internationaux en sont virtuellement bouleversés. Nous entrons dans l’inconnu.

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