Quand on repousse un prétendant, il finit, forcément, par aller voir ailleurs. Après avoir accepté la candidature de la Turquie, l’Union européenne fait traîner les négociations en longueur, multiplie obstacles et réticences pendant qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, au mépris des signatures allemande et français, martèlent qu’ils ne veulent pas de cet élargissement. L’Union n’en finit plus de marquer à quel point elle regrette sa décision et, après un moment de stupeur incrédule, la Turquie en tire ses conclusions. Tout en maintenant sa candidature, comme son Premier ministre vient de le répéter à l’occasion de sa visite en France, elle développe une nouvelle politique étrangère, tournée vers le monde musulman et particulièrement ambitieuse. Héritière d’un empire, l’Empire ottoman, qui s’était étendu de l’Asie centrale aux frontières marocaines en passant par l’ensemble du Proche-Orient, la Turquie veut, aujourd’hui regagner ces territoires perdus, non pas par la force bien sûr, non pas, évidemment, par la reconquête, mais par l’influence économique et politique. Ce n’est pas chez elle une lubie. En plein croissance, dotée de groupes industriels puissants et dynamiques, chaque année plus innovante et en bons termes avec tous ses voisins, la Turquie a les moyens financiers et diplomatiques de cette politique. Investissements et bons offices à la clé, elle a donc décidé de se poser en sage de la région, toujours prête à s’entremettre et faire passer les messages, ce que ce pays, membre de l’Otan et lié à Israël par une alliance militaire, est très bien placé pour faire puisqu’il est, en même temps, un interlocuteur de confiance pour la Syrie et l’Arabie saoudite, l’Iran et toute l’Asie centrale dont les langues restent souvent très proches de la sienne. Mois après mois, la Turquie s’affirme en puissance régionale, de plus en plus populaire dans tout le Proche-Orient car elle parvient à se faire de plus en plus critique de Benjamin Netanyahu sans rompre ses relations privilégiées avec Israël, à défendre l’Iran contre toute nouvelle sanction tout en restant très appréciée des Etats-Unis – bref, à réussir cette quadrature du cercle, occidentalisation et connivence musulmane, modération politique et solidarité régionale face aux Occidentaux, dont rêverait tout le Proche-Orient. Snobée par l’Europe qui n’avait pas su voir son potentiel, repoussée parce que musulmane et, croyait-on, archaïque, la Turquie concurrence désormais les diplomaties et les industries de l’Europe qui, stupéfaite à son tour, voit ce pays qu’elle avait éconduit lui damer le pion sur tous les terrains. Devant ce retournement de situation, il y a deux réactions possibles. Certains diront que c’est très bien ainsi, que la Turquie s’inscrit dans son monde qui n’était pas l’Europe et y exerce une influence modératrice. D’autres se diront, au contraire, que l’Union est en train de rater, là, une formidable occasion d’étendre son rayonnement à une région qui est, par l’histoire et la géographie, son aire d’influence naturelle. Le débat n’est pas clos. Il ne fait que s’ouvrir car la Turquie est, toujours, candidate.

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