Les manifestations qui se déroulent depuis quatre mois contre le régime d’Omar al-Bachir sont à un tournant : l’armée est en position d’arbitre entre le peuple et le pouvoir dictatorial et ses milices.

Manifestants sur un véhicule militaire, devant le quartier général des forces armées à Khartoum dimanche 7 avril, réclamant la démission du président Omar al-Bachir.
Manifestants sur un véhicule militaire, devant le quartier général des forces armées à Khartoum dimanche 7 avril, réclamant la démission du président Omar al-Bachir. © AFP / AFP

Comment faire tomber un dictateur accroché au pouvoir par la force ? Les Soudanais, comme d’autres peuples avant eux, sont confrontés à cette question depuis quatre mois qu’ils manifestent quotidiennement par centaines de milliers. Leur révolte pacifique est aujourd’hui à un tournant.

Le détonateur a été le triplement du prix du pain en décembre dernier, très vite transformé en demande de départ du Président Omar al-Bachir, qui dirige le pays depuis trente ans, et fait l’objet de poursuites pour crimes de guerre et génocide devant la Cour pénale internationale.

Le pain et la liberté, c’est ce que réclament ces manifestants dans tout le pays, en majorité des femmes, dont le mouvement est coordonné par l’Association des professionnels du Soudan. Un mouvement pacifique, transcendant les différences sociales, politiques, régionales sur lesquelles joue le pouvoir depuis des décennies.

Les principales villes où se déroulent des manifestations depuis décembre 2018.
Les principales villes où se déroulent des manifestations depuis décembre 2018. © AFP / Simon MALFATTO, Jean Michel CORNU / AF

Ce n’est pas banal dans un pays dirigé par un dictateur qui en a longtemps fait un fief islamiste ; c’est à Khartoum qu’ont été basés un temps les membres de la nébuleuse djihadiste, y compris Oussama Ben Laden ; c’est là, aussi, que fut arrêté en 1994 le terroriste Carlos, ensuite livré à la France.

Depuis décembre, les cortèges quasi-quotidiens se sont heurtés à une répression qui a déjà fait plus de soixante morts et des milliers d’arrestations. Mais depuis samedi, la révolte est entrée dans une nouvelle phase : les manifestants, par dizaines de milliers, campent devant le quartier général de l’armée soudanaise à Khartoum, et demandent le soutien des militaires, restés jusqu’ici à l’écart de la répression menée par les services de sécurité et les milices du pouvoir. Hier, les manifestants ont appelé l’armée à organiser avec eux une transition politique.

Des échanges de tirs se sont produits entre certains militaires et les partisans du Président, sans qu’on sache si l’armée en tant que telle a basculé du côté de la rue. Le risque est grand d’affrontements plus importants, car les services de sécurité sont au moins aussi puissants que l’armée régulière, et ont tout à perdre.

Le Soudan est un immense pays -quatre fois la taille de la France pour quelque 40 millions d’habitants- qui a une histoire politique riche, de la résistance à la conquête britannique au XIX° siècle, aux luttes politiques du XX° siècle avec l’un des plus grands partis communistes du monde arabo-musulman.

Mais depuis trois décennies, il ne connait que la guerre et la dictature, avec la sécession du Sud au terme d’un long conflit, la répression féroce au Darfour qui vaut au président ses poursuites devant la CPI, et un pays exsangue contraint de se « vendre » aux monarchies du Golfe.

C’est donc un sursaut de dignité, autant qu’une quête de liberté, qui est le carburant de la révolte. L’exemplaire mouvement de la société soudanaise est aujourd’hui menacé d’être emporté dans un cycle de violence. Le président al-Bachir en porterait toute la responsabilité.

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