Ce n’est pas l’enthousiasme. Pologne en tête, les futurs dix nouveaux membres de l’Union sont mécontents des conditions financières qui leurs sont faites. Allemagne en tête, les quinze membres actuels trouvent, eux, que l’élargissement leur coûte cher et va, surtout, leur poser beaucoup de problèmes institutionnels et politiques. Quant aux peuples concernés, à ces nations dont les gouvernements vont signer, à Copenhague, le contrat de mariage, ils sont comme ces fiancés de l’ancien temps dont les parents ont décidé l’union sans leur demander s’ils s’aimaient, sans même qu’ils se connaissent vraiment. Il y a dans cet élargissement de l’Europe à l’Europe centrale, de l’Europe occidentale à l’ancienne Europe communiste, un fort parfum de mariage arrangé mais l’événement n’en est pas moins immense et prometteur. La première Europe, celle des débuts, celle des six, c’était essentiellement la réconciliation franco-allemande, la fin de l’affrontement entre les deux grandes puissances continentales dont la rivalité avait provoqué les deux guerres mondiales. La Grande-Bretagne s’est, ensuite, ralliée à cette ambition d’unité dont la force était déjà si grande qu’elle ne pouvait plus l’ignorer. Puis l’Europe a permis à l’Espagne, au Portugal et à la Grèce de sortir par le haut de leurs dictatures. La petite Europe devenait déjà la grande, si grande que sitôt, le Mur tombé, elle s’est étendue au Nord et à l’Est, rassemblant désormais quinze pays qui ouvrent maintenant leurs portes à l’autre Europe, celle que le communisme avait fait oublier, que nous avions, pour notre tranquillité, abandonnée à Staline mais qui est évidemment l’Europe, tout autant que nous le sommes. Il y a, dans cet élargissement, une réparation historique mais, bien au-delà de ce dû moral, il y a une intelligence et un projet politique. Notre intérêt, à nous les quinze, n’est pas seulement de nous réserver ces marchés en pleine croissance, de nous adjoindre ces pays dont la reconstruction, loin d’être achevée, tirera nos économies. Il est aussi de stabiliser en nous l’ancrant une région qui, sans l’espoir de nous rejoindre, aurait longtemps traversé une période d’incertitudes ouvrant à nos frontières une zone de conflits nationaux, sociaux et frontaliers qui ne nous aurait certainement pas laissés indemnes. Grâce à l’Union, l’Europe centrale est sortie du communisme sans casse ou presque, vite et bien, mais, si c’est beaucoup, si c’est énorme, ce n’est pas tout. Grâce à l’élargissement, l’Union trace d’ores et déjà les contours d’un continent Europe qui va désormais s’organiser dans le dialogue, puis le partenariat, entre, d’une part, cette Europe des vingt-cinq élargie demain à la Roumanie, la Bulgarie et l’ancienne Yougoslavie et, d’autre part, l’ère russe, formée par la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie. D’un côté, la modernité ; de l’autre, les matières premières et un immense chantier, un chantier d’un siècle qui, au bout d’un long processus, fera du continent européen la première puissance du monde, entre les Etats-Unis et l’Asie. Il ne s’agit de rien de moins que de remettre notre continent au cœur de la mappemonde, là où se trouve, aujourd’hui, l’Amérique. On se dispute sur les clauses du contrat mais c’est un grand, un très grand mariage qui sera célébré, vendredi, à Copenhague.

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