Les apparences sont trompeuses. Il y a certes une détente dans les relations franco-américaines. Il y a une volonté commune de faire baisser la tension que les entretiens de vendredi dernier, à New York, entre les chefs des deux diplomaties, Colin Powell et Dominique de Villepin, ont clairement manifestée. Cette détente est réelle car les deux pays en ont besoin. La France y a intérêt car elle ne peut pas rester à crans avec les Etats-Unis sans inquiéter ses partenaires européens et se trouver en difficultés sur tous les terrains, ²économiques et politiques, où elle ne peut pas se heurter sans risques à une hostilité militante de l’Amérique. Les Etats-Unis le souhaitent aussi car, outre qu’ils sont ravis de la totale coopération française en matière de sécurité aérienne, l’incertitude irakienne oblige la Maison-Blanche à se montrer moins solitaire, pour des raisons aussi diplomatiques qu’intérieures. L’heure, oui, est à la détente affichée mais sur le fond ? Sur le fond, les désaccords demeurent aussi grands, moins passionnels mais nullement réduits, car l’Irak continue de séparer Paris et Washington. Côté français, c’est clair. La France souhaite que la souveraineté irakienne soit rendue sans délai aux Irakiens, fût-ce au Conseil de gouvernement provisoire mis en place par les Américains, et que la sécurité du pays soit prise en charge par l’Onu. Elle ne croit pas qu’il soit autrement possible d’assurer un minimum de stabilité en Irak mais ce n’est pas là le point de vue des Etats-Unis. L’Amérique, elle, s’est ralliée, depuis l’automne, à l’idée d’un transfert de souveraineté aux Irakiens mais pas avant le 30 juin et seulement au terme d’un processus complexe demandant la désignation d’une Assemblée provisoire par des instances irakiennes que des forces d’occupation contrôlent puis l’installation d’un gouvernement, également provisoire, par les membres de cette Assemblée. C’était beaucoup de détours pour en arriver à un nouvel exécutif guère plus légitime que l’actuel Conseil de gouvernement. C’était si bizarre que Kurdes, sunnites et chiites ont craint que ce nouveau provisoire ne soit appelé à durer, que les Etats-Unis ne veuillent en fait qu’habiller et proroger le statut d’occupation pour façonner le pays à leur guise. Les Kurdes ont donc haussé le ton, réclamé des villes qui leur avaient été ôtées par Saddam Hussein et exigé des garanties sur l’instauration d’un Etat fédéral. Les chiites, surtout, 60% de la population, ont menacé d’entrer en révolte si les Américains n’organisaient pas des élections immédiates, un homme une voix, dont le résultat leur donnerait immanquablement les rênes du pays. Là, les Etats-Unis ont compris le danger. Ils ne pouvaient pas risquer une révolte chiite et, pour se sortir de l’impasse, ils ont fait appel aux Nations-Unies en les pressant de dégager un compromis. Une mission de l’Onu est maintenant sur place. Elle va vraisemblablement recommander une formule de type afghan, une conférence nationale pouvant définir un consensus entre Irakiens, mais ce sera long, difficile, hasardeux. Rien n’assure plus que le retour à la souveraineté irakienne sera possible au 30 juin. L’incertitude politique s’ajoute à l’insécurité quotidienne et la France reste sur la réserve, ne clamant pas qu’elle l’avait bien dit mais n’en pensant pas moins.

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