Il aurait pu s’en passer. Maintenant que le colonel Kadhafi s’est réconcilié avec les Etats-Unis, le mois dernier, en acceptant de renoncer à tout projet de développement d’armes de destruction massive, on aurait pu penser qu’il n’avait plus nul besoin de se réconcilier aussi avec la France. Dans quelques heures, ses représentants vont pourtant signer un accord d’indemnisation avec les familles des victimes de l’attentat commis en 1989 contre un DC-10 de la compagnie française UTA. L’accord paraphé, le ministre libyen des Affaires étrangères, Abdelrahmane Chalgham, sera reçu par Dominique de Villepin puis Jacques Chirac. Les Libyens ont mis le prix, quelques 800 000 € par famille, mais pourquoi ? Pourquoi ont-ils finalement tenu, après des mois d’atermoiements, à renouer les liens avec Paris ? La première raison en est que Muammar Kadhafi est au pouvoir depuis 35 ans. Il a beau être relativement jeune, 62 ans, il est si visiblement fatigué, physiquement marqué et lié, surtout, à l’ère révolue du tiers-mondisme et des révolutions post-coloniales, que la question de sa succession, à tort ou à raison, agite sa capitale. Autour de lui chacun se positionne, cherche à jouer les meilleures cartes et si les uns s’appuient sur les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, les autres tentent de trouver des soutiens en Europe et ne pouvaient pas le faire sans avoir préalablement réglé le contentieux avec la France. L’accord qui sera signé tout à l’heure est avant tout une affaire de politique intérieure libyenne. C’est pour cela qu’il a été si long et difficile à négocier mais il y a deux autres explications à sa conclusion. La première est que l’ambition libyenne, de toute la Libye, est maintenant de rattraper le retard pris dans les années où le colonel Kadhafi pour tenter d’orchestrer le panarabisme et la révolution mondiale faisait poser des bombes aux quatre coins de la terre et du ciel. Avec ces ambitions-là, la production de pétrole de la Libye est tombée de 3,3 millions de barils par jour à la fin des années 70 à moins d’un million et demi aujourd’hui. Potentiellement richissime mais isolée et frappée de sanctions internationales, la Libye est aujourd’hui dans une complète décrépitude dont témoignent ses écoles, ses aéroports et ses hôpitaux alors même que le développement des techniques de communication a permis aux Libyens de réaliser l’écart qui s’est creusé entre eux et le reste du monde. La Libye veut désormais mettre les bouchées doubles et son intérêt national est donc de pouvoir jouer l’Europe contre les Etats-Unis et vice versa, de mettre en concurrence les deux grandes puissances économiques du monde pour négocier au mieux son retour sur le marché mondial. Et puis il y a, enfin, dans cette affaire la dimension propre à Muammar Kadhafi qui se vit en prophète, en visionnaire à l’étroit dans un pays trop petit pour lui. Après d’autres visions, il voudrait maintenant conduire le monde arabe et l’Afrique sur la voie d’un rapprochement avec l’Occident, avec les Etats-Unis bien sûr mais avec ce continent aussi qui borde l’autre rive de la Méditerranée, l’Europe, l’Europe limitrophe où le premier interlocuteur du Sud est la France.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.