Il faut savoir utiliser une victoire. Dix jours après l’arraisonnement par Israël de la flottille qu’elle avait organisée pour dénoncer le blocus de Gaza, la Turquie est devenue le héros du Proche-Orient. On y agite son drapeau dans les manifestations de soutien aux Palestiniens. Son Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, y fait figure de nouveau Nasser. D’Alger à Bagdad, du Caire à Amman, l’élan d’enthousiasme pour la Turquie est d’autant profond que son coup politique a tout autant séduit la jeunesse radicale, bluffée par cette audace d’un Etat, que les milieux plus conservateurs, rassurés de voir que la cause palestinienne est défendue, là, par un pays membre de l’Otan et candidat à l’entrée dans l’Union européenne, par un pays qui n’est nullement antioccidental et ne rêve d’aucune guerre sainte. La Turquie fait, ainsi, l’unanimité dans la région alors même qu’elle n’est pas arabe et qu’elle avait longtemps été une puissance coloniale au Proche-Orient qu’elle avait dominé durant les siècles de la puissance ottomane, de cet empire dont elle est issue. En dix jours, la Turquie a fait progresser comme jamais l’ambition qu’elle nourrit depuis que l’Union européenne lui tourne le dos et qu’elle a, en conséquence, conçu la volonté de retrouver, par la politique et l’économie, une influence déterminante dans les frontières de son ancien empire. Plus qu’une victoire, c’est un triomphe mais il est précisément tel que la Turquie doit savoir le gérer, c’est-à-dire faire des choix. Première hypothèse, elle se laisse enivrer par les embrassades du Hamas, les hourras et les bravos des gouvernements les plus radicaux de la région, par une popularité qui est, effectivement, grisante. Elle oublie que l’unanimité qui l’entoure est moins due au panache dont elle a fait montre qu’à son boom économique et son ancrage occidental et, peu ou prou, se rallie aux courants les plus extrémistes de la région. Cette hypothèse n’est pas à rejeter puisque l’AKP, le parti qui gouverne la Turquie, plonge ses racines dans un islamisme dont elle s’est détournée mais qui reste vivace à sa base et que la manière dont l’Europe renie les engagements qu’elle avait pris vis-à-vis de ce pays y a créé un ressentiment, non pas général mais réel. La Turquie peut finir par préférer un Proche-Orient qui l’acclame à une Europe qui la snobe mais ce n’est pas le plus probable parce que ses élites demeurent profondément européennes, que son armée est radicalement pro-occidentale et que ses intérêts économiques lui commandent ne pas abandonner sa candidature à l’Union. L’autre hypothèse serait donc que la Turquie, premier Etat musulman à avoir reconnu Israël, sache utiliser le prestige régional qu’elle vient de s’acquérir pour s’affirmer, dans sa tradition, en force de paix et de raison. Si elle se tournait, aujourd’hui, vers les islamistes, l’Iran et la jeunesse arabe pour leur dire qu’il faut savoir finir une guerre, qu’il faut accepter Israël et que le développement de la région est à ce prix, son triomphe en serait décuplé. Le Hamas ne pourrait pas la dénoncer. L’Europe la regarderait d’un autre œil et pourrait difficilement continuer à lui fermer ses portes. Pour le bien de tous et, d’abord, le sien, la Turquie gagnerait sur tous les tableaux mais ce choix, c’est à elle de le faire.

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