Ce n’est pas la France qui était visée. Elle aurait pu l’être puisqu’elle est l’un des principaux fournisseurs de l’armée pakistanaise. C’est elle qui, depuis trois décennies, lui vend ses avions et les entretient. Les sous-marins pakistanais viennent également de France. C’est sur une commande en cours de nouveaux submersibles Agosta que travaillaient les Français tués ou blessés dans l’attentat suicide d’hier matin à Karachi. La France est, parallèlement, toujours très active en Afghanistan où elle soutient, à la frontière pakistanaise, les assauts contre les réduits des Taliban et des hommes d’Al-Qaïda mais, bien au-delà d’elle, c’est l’ancrage occidental du Pakistan, son président et sa stabilité qui étaient visés. Aux lendemains du 11 septembre, le général Musharaff, le président pakistanais, avait en effet choisi de se ranger, contre les Taliban, aux côtés des Américains. Il l’avait fait à la fois contre ses mouvements islamistes ; contre un puissant réseau d’écoles religieuses devenues des centres de formation politico-militaire ; contre, surtout, ses propres services secrets qui avaient organisé l’ascension des Taliban afin de contrôler, à travers eux, l’Afghanistan, de projeter le Pakistan au Nord, vers l’Asie centrale, et de créer ainsi un ensemble musulman, une zone d’influence pakistanaise suffisamment étendue pour faire face à l’Inde. En choisissant l’Occident, le général Musharaff avait non seulement déclaré la guerre à ses islamistes mais aussi rompu avec un projet politique d’affirmation pakistanaise par l’islamisme, avec ce qu’une grande part de l’armée et de ses services de renseignement estiment relever de la raison d’Etat. C’était un pari, extrêmement risqué, et Pervez Musharaff tente, depuis, de devenir l’Atatürk du Pakistan, d’y imposer, par la force, la laïcité et l’occidentalisation comme l’avait fait Mustafa Kemal en Turquie après l’écroulement de l’empire ottoman. De son échec ou de son succès dépendent la stabilité du Pakistan et celle de l’Afghanistan, la guerre ou la paix avec l’Inde, dotée comme le Pakistan, d’armes nucléaires, et l’émergenc, à plus long terme, d’un bloc musulman non arabe, d’un autre Islam, turco-perse, constitué par la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et, plus au Nord, l’Asie centrale anciennement soviétique. C’est l’une des grandes batailles de ce début de siècle, l’une des plus importantes, dont les Français tués ou blessés dans l’attentat d’hier ne sont ni les premières ni les dernières victimes. La violence devient endémique au Pakistan car d’énormes forces, régionales et religieuses, intérieures aussi, ont un intérêt vital à se débarrasser du général Musharaff en semant le trouble dans ce pays neuf et encore très fragile, issu de la partition, en 1947, des Indes britanniques. Ce n’est pas le seul problème. Avec cet attentat, l’arme des bombes humaines vient, pour la deuxième fois depuis le début de l’année, de frapper en dehors du Proche-Orient. Début avril c’était en Tunisie, contre la synagogue de Djerba. Hier à Karachi. Demain où ? Au Maroc ? En Turquie ? En Europe ? Aux Etats-Unis à nouveau ? On l’ignore mais on n’a certainement pas fini d’entendre parler des kamikazes.

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