La Guerre fut, d’abord, gagnée par la Russie. On avait tant minimisé cette réalité sous la Guerre froide, tant privilégié le rôle, par ailleurs décisif, des Etats-Unis et du débarquement, qu’on l’avait presque oublié mais, sans l’héroïsme de l’Armée Rouge et des populations alors soviétiques, sans le coup d’arrêt qu’elles surent donner à l’offensive allemande et sans la mobilisation que ce front Est imposa aux troupes nazies, Hitler n’aurait sans doute pas été battu. Le monde, l’Europe au premier chef, ont une dette vis-à-vis de la Russie. Il est juste que cela soit rappelé aujourd’hui par la participation, à Moscou, de tant de chefs d’Etat et de gouvernement au soixantième anniversaire de la capitulation allemande mais le malaise qu’inspirent ces fastes n’en est pas moins justifié pour deux raisons. La première est que pour toute l’Europe centrale, de la Baltique aux Balkans, la capitulation allemande ne fut pas ce qu’elle a été pour l’Europe occidentale, la liberté retrouvée, mais le début d’une autre nuit, sous domination soviétique. Pour les trois Pays baltes, ce fut, à nouveau, l’annexion pure et simple à l’Union soviétique, la fin d’une indépendance qu’ils n’avaient connue qu’entre les deux guerres et qu’ils n’auront recouvrée qu’après la chute du Mur. Pour la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, ce fut très vite, l’établissement forcé de régimes communistes et l’intégration au bloc soviétique au sein duquel leur indépendance n’était que formelle puisque leurs politiques se décidaient avant tout à Moscou. Pour tous ces pays, maintenant membres ou virtuellement membres de l’Union européenne, cette date a donc l’étrange parfum d’une libération aussitôt confisquée par leurs libérateurs, transformée en nouvelle oppression, et ils en sont d’autant plus mal à l’aise que tout cela reste un total non-dit à Moscou. Malgré la fin du communisme et l’effondrement soviétique, la Russie refuse de reconnaître ses torts historiques. Non seulement elle n’a demandé aucun pardon, présenté aucune excuse, mais elle ne trouve rien à redire au fait d’avoir étendu son empire à la faveur de sa victoire. Elle a libéré des peuples du nazisme. Elle l’a fait au prix de sacrifices inouïs et rien ne la fera aller au-delà de cette vérité-là pour dire l’autre vérité, celle qu’ont ensuite vécue ces peuples jusqu’au grand basculement de 1989. Ce pas, la Russie ne veut pas le faire car sa propre libération a également deux visages. Pour elle, la fin du communisme fut le début d’un recul historique comparable à ce qu’avaient connu, avant elle, les empires ottoman et austro-hongrois, une absolue déchéance, non seulement la perte de territoires devenus russes depuis des siècles mais aussi la précipitation dans la misère de pans entiers de sa société. Pour la Russie, absolutiste jusqu’en 17 et communiste ensuite, sa plus belle page d’Histoire fut, de tous temps, la résistance au nazisme et elle ne veut pas que ce moment de gloire puisse être terni à son tour. Les Russes ne le veulent pas et leur Président encore moins car c’est sur la fierté nationale que repose ce qui lui reste de popularité. Ces cérémonies servent Vladimir Poutine et son régime. C’est la seconde raison du malaise.

L'équipe

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.