Cela ne fait guère illusion. Les socialistes français ont su faire taire leurs divergences sur les causes de leur défaite mais en France comme dans toute l’Europe, la presse était pleine, hier, de leur désarroi. La gauche française est en crise mais on aurait tort de penser que cette crise lui soit spécifique. Ses racines sont internationales, communes à toutes les gauches occidentales, et le seul vrai tort de la gauche française est d’avoir plus tardé que d’autres à mesurer l’ampleur des défis que lui lancent les changements du monde. Le premier d’entre eux fut la fin, dès le milieu des années 70, de la longue période de croissance qui avait suivi la guerre. Durant ces Trente Glorieuses, toutes les gauches, leurs électeurs comme leurs dirigeants, s’étaient convaincues que le progrès social, réduction du temps de travail et de l’âge de la retraite, allongement des congés payés ou extension des systèmes de protection, pourrait être quasiment indéfini. La gauche, c’était cela, la constance amélioration de la condition salariale rendue possible par une croissance exceptionnelle et le plein emploi mais, au moment même où François Mitterrand ramenait la gauche française au pouvoir auprès deux décennies d’opposition, tout a changé. La boom de la reconstruction achevé, la croissance s’est ralentie et parallèlement - les dates sont les mêmes - de nouveaux pays ont entamé une révolution économique qui a ajouté à l’émergence du Japon, celle de la Chine, de l’Inde, de la Corée, de tant d’autres pays asiatiques, bientôt rejoints dans leur envol par les anciens pays communistes d’Europe centrale. Non seulement l’Occident et ses salariés se sont trouvés confrontés à de nouveaux concurrents qu’ils n’avaient pas vu venir, non seulement ces concurrents offrent des coûts de production imbattables car leurs salaires sont dérisoires et leurs protections sociales inexistantes mais le temps est déjà passé où ils ne produisaient que des chemises. Tous rattrapent à grands pas l’avance technologique de l’Occident et troisième changement de taille, l’allongement de la durée de la vie a considérablement renchéri le coût des retraites et des soins. Ces trois changements ont totalement bouleversé le rapport de force entre le Capital et le Travail et contraint l’Occident, entreprises et salariés, à des révisions déchirantes. La gauche est, dans ces conditions, à réinventer. Comme dans les années vingt, se sont les sociaux-démocrates scandinaves qui ont ouvert la voie en redonnant plus de marges de manœuvres aux entreprises en échange d’un gigantesque effort de formation permanente et d’aide à la reconversion des salariés dont les emplois se sont évaporés. Les gauches sont plus nécessaires que jamais pour amortir la violence sociale de ces chocs mais c’est tout leur logiciel qui est à changer, leurs alliances, leurs références historiques et leurs revendications qui ne peuvent plus être celles des Trente Glorieuses et du monopole économique de l’Occident.

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