Chacun peut le comprendre. Si Oussama ben Laden a pu vivre cinq ans, non pas seul mais avec femmes et enfants, dans un ensemble résidentiel en plein cœur d’une ville de garnison proche d’Islamabad, la capitale du Pakistan, c’est que des gens haut placés dans l’appareil d’Etat de ce pays le protégeaient. C’est tellement évident qu’une colère monte aux Etats-Unis qui dépensent chaque année des milliards de dollars pour soutenir l’économie et l’armée pakistanaises et que Barack Obama est monté, hier, en première ligne. « Nous pensons qu’il y a dû y avoir un réseau de soutien pour ben Laden à l’intérieur de ce pays mais nous ne savons pas lequel », a-t-il déclaré en ajoutant que les Etats-Unis et le gouvernement pakistanais devaient enquêter pour déterminer le niveau auquel les complicités s’étaient situées. Il n’y a en fait guère besoin d’enquête pour le savoir. C’était évidemment au plus haut niveau car, depuis les attentats du 11 septembre, le Pakistan a toujours mené double jeu. D’un côté, il aide les Etats-Unis – et le fait réellement – à combattre les réseaux islamistes et, de l’autre, il soutient ces mêmes réseaux, non pas par sympathie idéologique mais au nom de la Raison d’Etat. Artificiellement créé en 1947 par l’empire britannique qui se retirait des Indes, le Pakistan a été conçu comme un foyer national pour les musulmans du sous-continent qui réclamaient depuis le début du siècle un Etat où ils seraient maîtres chez eux et non plus minoritaires. Morceau détaché des Indes, il est à la fois constitué de musulmans venus de l’Union indienne et de musulmans qui vivaient depuis toujours dans ce qui est aujourd’hui la République islamique du Pakistan. C’est un pays fait de bric et de broc, divisé entre des peuples qui n’ont que l’islam en commun et resté si peu sûr de sa pérennité qu’il est toujours entre deux guerres avec son voisin indien, presque dix fois plus peuplé que lui. C’est ce qui a fait du Pakistan un Etat militaire, formellement démocratique mais où l’armée et les services secrets forment le seul véritable pouvoir dont l’obsession est de maintenir un rapport de forces avec l’ennemi indien à la fois pour le dissuader d’entreprendre une improbable guerre de reconquête et pour préserver, contre lui, l’unité nationale. Les services pakistanais considèrent ainsi que le contrôle de l’Afghanistan est indispensable à la sécurité de leur pays car il leur permet d’opposer à l’Inde un ensemble musulman d’un seul tenant. C’est pour cela que le Pakistan avait aidé les Etats-Unis à contrer l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique, qu’il avait ensuite installé les taliban au pouvoir à Kabul et que les attentats du 11 septembre lui avaient posé un problème insoluble. Il ne pouvait ni refuser d’aider les Etats-Unis contre les taliban car il dépend de l’aide américaine ni complètement lâcher ces mêmes taliban dont il se dit qu’il aura besoin lorsque l’Amérique se retira et qu’il devra reprendre le contrôle de l’Afghanistan. D’où le double jeu mené depuis dix ans et la protection accordée à ben Laden. Pris la main dans le sac, le Pakistan est désormais au pied du mur. Les Américains vont tenter de le pousser à faire un vrai choix mais ce ne sera pas aisé car sa Raison d’Etat s’y opposera.

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Shimon Pérès

Le premier des trois débats

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