Haïti n’est pas l’Irak, sauf sur un point. De même que les Etats-Unis, en intervenant à Bagdad, ont pris sur eux la responsabilité de ce qui s’y passerait ensuite, Français et Américains, ont instauré, de fait, en poussant Jean-Bertrand Aristide au départ, un condominium franco-américain sur Haïti qui les oblige à sortir ce pays de l’impasse. Haïti n’est pas l’Irak car la France et les Etats-Unis n’y ont en aucune manière renversé un régime en place pour se substituer à lui. Les faits sont que les Français puis les Américains, avec un décalage de trente-six heures, en étaient arrivés à considérer, il y a dix jours, que seul un départ de Jean-Bertrand Aristide permettrait à Haïti d’éviter la guerre civile, de se doter d’un gouvernement d’union nationale et d’entreprendre sa reconstruction. Avec le plein accord de la France, les Etats-Unis ont donc entrepris de convaincre le Président haïtien de se retirer et de quitter le pays. Ils ne l’ont pas forcé à le faire. Ils ne l’ont pas enlevé mais lui ont fait valoir qu’ils n’assureraient pas sa protection, qu’il était en conséquence en danger, pourrait aussi devoir faire face à des révélations sur l’assassinat d’opposants et les malversations de son entourage – qu’il n’avait, en un mot, pas d’autre choix que d’accepter de renoncer à sa fonction et de sauter, tant qu’il était encore temps, dans l’avion qui lui était proposé. Non seulement il n’y a pas eu d’intervention militaire pour le faire partir, mais c’est le Conseil de sécurité qui a demandé, ensuite, l’envoi de forces internationales à Haïti pour y assurer l’ordre. Quand Jean-Bertrand Aristide parle, de son exil centre-africain, d’un « enlèvement politique », c’est l’adjectif qui compte mais que vont faire, maintenant, Américains et Français ? Nous allons, répondent-ils à l’unisson, faciliter le rétablissement de l’ordre, condition sine qua non de l’instauration de l’Etat de droit et d’une vie politique normale, de la mise en place d’un nouveau gouvernement et de l’organisation d’élections présidentielle et parlementaires. Très bien mais, quand bien même ce retour à l’ordre serait-il possible sans des contingents étrangers d’une autre ampleur, le désordre ne règne pas par hasard à Haïti. Il y est chronique depuis la nuit des temps car, depuis que les Haïtiens se sont libérés, il y a deux siècles, de la colonisation française et de l’esclavage, ils n’ont jamais pu trouver d’équilibre entre la bourgeoisie métisse et la plèbe noire, qu’une inégalité sociale absolue règne dans l’île dont la majeure partie de la population végète dans une totale misère tandis qu’une minorité possède tout et que l’élite intellectuelle et scientifique choisit l’émigration. Socialement, économiquement, politiquement, Haïti reste un pays à inventer. Il y a des choix à faire et si Français et Américains étaient d’accord sur le départ d’Aristide, rien ne prouve qu’ils le seront sur ces choix. Ce sera bientôt la grande question haïtienne – celle sur laquelle la France jouera sa crédibilité.

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