La définition est du président russe lui-même, Dmitri Medvedev. En Russie, les journalistes sont « des gens qui travaillent en zone à risque élevé », a-t-il déclaré, hier, en dénonçant l’agression commise vendredi soir contre un collaborateur du quotidien Kommersant, Oleg Kachine, si violemment tabassé dans la cour de son immeuble de Moscou qu’il a du être placé sous comma artificiel. Rien ne lui avait dérobé. Il ne s’agissait évidement pas d’un simple crime de droit commun. Le même jour, en province, le directeur du Reporter de Saratov, Sergueï Mikhaïlov, avait, lui aussi, été assommé par des inconnus qui ne lui avaient rien volé non plus. Dimanche soir, c’était au tour d’un journaliste de la banlieue de Moscou, Anatoli Adamtchouk, d’être laissé sur le carreau avec une commotion cérébrale dont il n’est pas certain qu’il puisse se remettre et un chiffre dit tout. Depuis l’écroulement du régime soviétique, depuis que la censure n’existe plus et que des journalistes peuvent prendre le risque de publier des informations susceptibles de déranger des gens assez riches ou puissants pour recruter des tueurs, 52 journalistes ont été assassinés en Russie, comme Anna Politkovskaïa l’a été en 2006. Théoriquement entière, la liberté de la presse n’existe pas dans cet Etat de non droit qu’est la Russie. D’un côté le pouvoir central contrôle les télévisions dont il a refait un instrument de propagande. De l’autre, la presse écrite à laquelle le pouvoir laisse des marges de liberté car il ne la craint pas est à la merci des hommes d’affaires soucieux de protéger leurs intérêts et des potentats locaux, sûrs de leur impunité car ils contrôlent les tribunaux et la police de leur région. Les assassinats et agressions de journalistes ne sont ainsi presque jamais sanctionnés. Quand elles sont ouvertes, les enquêtes s’enlisent. Quand un cas fait trop de bruit, la police brouille les pistes car elle est totalement corrompue mais l’agression dont Oleg Kachine a été victime pourrait, peut-être, marquer un tournant pour deux raisons. La première est que Kommersant n’est pas un journal d’opposition comme celui d’Anna Politkovskaïa. C’est un journal économique, si politiquement prudent que l’ensemble de la profession s’est sentie menacée et qu’une pétition de protestation a été adressée à Dmitri Medvedev. Soudain, la presse s’est réveillée et le président russe se sent d’autant plus concerné qu’Oleg Kachine couvrait notamment la construction d’une autoroute payante à travers la forêt de Khimki, aux portes de Moscou, qui a provoqué tant d’oppositions que Dmitri Medvedev avait gelé ce chantier, à la fureur de ses promoteurs. Indirectement, c’est le président lui-même qui a été visé par cette agression et cela au moment même où il vient d’affirmer son autonomie vis-à-vis de Vladimir Poutine en limogeant le maire de Moscou le mois dernier et en opposant, samedi, son veto à une loi restreignant le droit de manifestation. Entre gros intérêts privés et bataille politique au sommet, c’est la crédibilité de Dmitri Medvedev que l’affaire Kachine, affaire à suivre, met en jeu.

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