C’était une question directe et la réponse ne le fut pas moins. Un auditeur venait, mardi, de demander à Valéry Giscard d’Estaing s’il n’y avait pas la main de l’Amérique derrière l’inflexibilité qu’affichent l’Espagne et la Pologne sur le projet de Constitution européenne. Les Etats-Unis, demandait-il, ne sont-ils pas en train d’utiliser ces deux pays contre l’affirmation de l’Europe, de diviser pour régner, et l’ancien Président de la République lui a, d’emblée, donné raison, en en rajoutant presque et soulignant tranquillement, sans plus d’émotion, qu’on ne s’en cachait d’ailleurs guère à Washington. L’auditeur et le Président disaient vrai. Les Américains, l’administration Bush naturellement mais beaucoup d’élus démocrates aussi, sont aujourd’hui extraordinairement méfiants à l’égard de cette Europe qui a réussi son unification monétaire, qui s’est, certes, divisée sur l’Irak mais qui s’oppose aux Etats-Unis sur bien d’autres dossiers et au sein de laquelle marchent main dans la main l’Allemagne et la France, des pays qui constituent à eux deux la deuxième puissance économique du monde et partagent une vision commune d’une Europe sociale, contrepoids politique à l’Amérique. Les Etats-Unis prennent désormais tellement au sérieux l’unification européenne qu’ils ne font et ne feront rien, bien au contraire, pour la faciliter mais s’ils attisent les divisions de l’Europe, ils ne les inventent pas. Tout juste sortie du communisme, la Pologne veut coller aux Etats-Unis et que l’Europe ne s’en éloigne pas d’un pouce car elle ne sent pas encore en sécurité sans protection américaine et sans fusion politique de l’Europe et des Etats-Unis. Plus grand, et de loin, des pays de l’Europe centrale, elle se voit, deuxièmement, une vocation de puissance régionale, renouant avec une grandeur passée, pesant en Scandinavie, influente en Ukraine et dans les Pays baltes, et l’unité franco-allemande lui porte ombrage. La Pologne, enfin, a choisi le libéralisme pour rebâtir son économie, rattraper le temps perdu, et regarde le modèle social européen, les réglementations et la protection sociale dont tant d’Européens voudraient faire la règle européenne, comme une menace pour sa croissance, voire un moyen de contrer son développement. L’Espagne, quant à elle, son actuel Premier ministre en tout cas, voudrait devenir le chef de file du monde hispanique, de l’Amérique latine et des trente millions d’hispanophones que comptent les Etats-Unis. Plus petits des grands Etats européens ou plus grands des petits, ces deux pays sont donc extrêmement soucieux de leurs prérogatives, sourcilleux, ombrageux, non seulement proches des Etats-Unis par Raison d’Etat mais également si désireux d’être incontournables dans l’Union qu’ils n’admettent pas que le projet de Constitution réduise, car c’est un fait, elle la réduit, l’influence disproportionnée qui leur avait été donnée à Nice. On ne peut pas ignorer cette réalité. Les Etats-Unis soufflent sur ces braises, oui, mais l’inflexibilité polono-espagnole n’est pas le simple fruit de manœuvres américaines. Par le dialogue, par des pressions s’il le faut, ce sont les Polonais et les Espagnols qu’il faudra convaincre – pas les Américains.

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