Ce n’est pas un voleur de sac ou un soupirant ignoré qui a tué Anna Politkovskaïa, assassinée, samedi, à coups de revolver dans un ascenseur de Moscou. C’est l’idée qu’elle se faisait du journalisme, de ce devoir et de cette liberté d’informer sans lesquels il n’est pas de démocratie. Cheveux poivre et sel, grande, mince, austère, elle était la seule journaliste russe à n’avoir jamais cessé de dénoncer les exactions des armées de Vladimir Poutine en Tchétchénie et préparait, ces derniers jours, un article sur les tortures qu’y pratiquent les miliciens au service du Kremlin. D’un courage inouï, cette femme était l’un des derniers vestiges de la frénésie de vérité qui avait saisi la presse russe dans les dernières années du soviétisme mais le meurtre est un signe. La Russie est revenue à l’autoritarisme, non pas au communisme mais à une dictature policière, celle d’un ancien espion du KGB, brutal et, malheureusement, populaire. La Russie, c’est un fait, aime ce judoka aux yeux d’acier et le préférait à Anna Politkovskaïa mais pourquoi ? Triste à dire, la raison en est que tout a conduit ce pays à ne voir dans la démocratie qu’un règne des voleurs. Ce sera l’économie de marché, le bien-être, la prospérité occidentale, avait dit Boris Eltsine à la Russie lorsqu’il a décidé de privatiser d’un coup l’économie nationale, des ressources naturelles aux commerces de quartier. Dans l’ensemble, les Russes l’avaient cru mais, comme il n’y avait, alors, ni fortunes personnelles ni Bourse ni secteur privé en Russie, ce sont les apparatchiks qui avaient fait main basse sur l’ancienne propriété collective. Combines et corruption aidant, les anciens gestionnaires de la Russie communiste s’étaient partagés le gâteau. En quelques mois, ils étaient devenus les propriétaires de la Russie capitaliste, étalant des fortunes inouïes tandis que la plus grande masse plongeait dans une misère encore plus grande. Ce fut le plus grand hold-up de l’Histoire. Ce fut une telle iniquité que Vladimir Poutine put aisément revêtit le costume du justicier lorsque, succédant à Boris Eltsine qui l’avait mis en place contre une promesse d’impunité, il jura de mettre au pas les voleurs et de ne plus laisser la Russie reculer d’un seul centimètre carré face aux démocraties occidentales qui avaient fait haïr la démocratie en promouvant cette politique. Vladimir Poutine n’a fait, en réalité, qu’embastiller ceux des nouveaux riches qui ne se soumettaient pas à lui, qu’opérer un nouveau partage, mais en Tchétchénie, en Ukraine, contre la Géorgie maintenant, il défend bel bien, et sans pitié, l’aire d’influence historique de la Russie et les Russes lui en savent gré. Anna Politkovskaïa, elle, croyait encore à la démocratie, aux libertés et, plus que tout, à celles de la presse. Elle ne pensait pas « Raison d’Etat » mais droit et justice et elle en est morte, morte de courage comme l’intrépide témoin qu’elle était et qui, maintenant, n’écrira plus.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.