C’était les idées dominantes des Trente Glorieuses, des trois décennies de croissance et de progrès social qui avaient suivi la fin de la guerre. Personne ou presque ne contestait alors qu’il n’y avait pas de développement économique et de stabilité politique durables sans justice sociale, que l’impôt devait assurer la redistribution des richesses par l’investissement dans le bien commun et que la puissance publique devait non seulement être l’arbitre entre le Capital et le Travail mais être aussi le garant du long terme, en charge des infrastructures et de l’éducation qui ne sont pas source de profits immédiats mais l’assurance de la compétitivité du futur. En Europe comme aux Etats-Unis, ces idées ont été, depuis, battues en brèche. On y entend bien plutôt – nouvelle idéologie dominante – que « l’Etat n’est pas la solution mais le problème » et que « l’impôt tue l’impôt » en freinant la croissance. L’idée d’aujourd’hui est qu’il faudrait toujours « moins d’Etat » et plus de dérégulation mais ici, à Santiago, à ce rendez-vous annuel de l’Europe et de l’Amérique latine qu’est le Forum de Biarritz, la musique est tout autre. D’une seule voix, à l’unisson de Michelle Bachelet, la présidente du Chili, tous les dirigeants latino-américains, plaident au contraire le besoin d’Etat, la nécessité de revaloriser son rôle et de lui redonner un pouvoir régulateur, l’obligation qu’il y aurait de redéfinir un pacte social dans les frontières nationales et de fixer des règles à l’économie mondialisée. De la droite modérée aux socialistes, l’Amérique latine claironne ces idées d’hier qui sont, à ses yeux, celles de demain car, comme l’Europe de l’après-guerre, son problème est de construire des routes, des hôpitaux, des écoles, des logements, d’ancrer sa stabilité politique dans une cohésion sociale, dans une adhésion générale à un projet commun dont chacun puisse espérer bénéficier et qu’il n’y a, pour cela, que l’Etat. A chaque phrase, on comprend à quel point ces ministres et ces chefs d’Etat craignent que l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, la misère du plus grand nombre et la brutalité des rapports sociaux ne compromettent la démocratisation du sous-continent en dévalorisant la politique. Alejandro Toledo, l’ancien Président du Pérou qui avait débuté dans la vie comme cireur de chaussures, l’exprime d’une formule qui fait mouche. « La pauvreté, dit-il, conspire contre la démocratie ». C’est l’Amérique latine dira-t-on, un tempo qui n’est pas celui du monde développé, mais est-ce vraiment si sûr ? Non, rien n’est moins certain car si la nécessité de réduire les dépenses de l’Etat et l’obligation de repenser la protection sociale ne devaient déboucher, en Europe, que sur un recul de la puissance publique et l’abandon de la solidarité sociale, la crise des échiquiers politiques ne ferait que s’amplifier et le consensus démocratique en serait, à terme, ébranlé. Ce n’est pas du passé que l’Amérique latine nous parle. C’est de l’avenir. Bernard Guetta en direct de Santiago du Chili où se tient jusqu’à mercredi le forum de Biarritz, la rencontre annuelle de l’Amérique latine et de l’Europe.

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