Hier encore, deux élus de droite se disputaient sur ses investissements dans les banlieues françaises. Aussi riche que minuscule et mal connu, l’émirat du Qatar suscite en France où il est particulièrement présent autant d’intérêt pour ses milliards que de questions sur ses intentions et ses liens, bien réels, avec toute une partie de la mouvance islamiste. Le Qatar paraît bien mystérieux mais ses objectifs géopolitiques sont pourtant parfaitement clairs.

Depuis qu’il y a renversé son vieux père en 1995, l’émir Hamad bin Khalifa Al Thani veut faire de ce pays à peine plus grand que la Gironde mais premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié le fer de lance d’une modernisation du monde arabe. Il le veut tout à la fois pour que son aura internationale le protège de son trop puissant voisin saoudien et pour que son soutien à la contestation des régimes arabes les plus archaïques le place au cœur d’un réseau d’obligés, fasse de lui un incontournable interlocuteur des Occidentaux et assure ainsi la survie de sa dynastie et de son immense fortune.

Comme le neveu du prince Salina dans le Guépard, cet émir a très tôt compris qu’il fallait que tout change pour que rien ne change et, conscient de l’inéluctabilité de bouleversements au Machrek comme au Maghreb, il les avait en quelque préemptés en lançant, dès 1996, la chaîne satellitaire Al Jazeera, la CNN arabe. Par ses directs, son pluralisme et le talent de ses journalistes recrutés partout où ils étaient bâillonnés, Al Jazeera a révolutionné le monde arabe en lui tendant un miroir et donnant la parole à tous ses contestataires.

Sans cette chaîne, les révolutions arabes auraient sans doute mis plus de temps à prendre leur essor. Avec les nouvelles générations qu’il avait contribué à façonner, cet émir fut l’un des pères du printemps mais aujourd’hui, maintenant que les régimes les plus vermoulus sont tombés ou ébranlés, c’est la carte conservatrice qu’il joue de Tunis à Damas. A coffres ouverts, le Qatar finance désormais les partis et mouvements issus des Frères musulmans, des partis socialement conservateurs, libéraux en économie et désireux, comme l’émir, d’entretenir de bonnes relations avec l’Occident.

Le Qatar est devenu le financier d’une internationale conservatrice qui veut stabiliser le monde arabe en y mettant aux commandes des partis de droite, nullement djihadistes, bien sûr, acceptant l’alternance puisqu’il le faut mais assez traditionnalistes pour assurer un ordre social auquel l’émir est naturellement attaché. Pour que rien ne change quant tout change, Hamad bin Khalifa Al Thani tente à coup de subventions et d’investissements d’installer des démocraties dont les droites religieuses seraient majoritaires ou incontournables alors que l’Arabie saoudite continue de financer les islamistes les plus intégristes car sa stabilité à elle est fondée sur l’alliance du trône et du goupillon.

Alors les banlieues françaises dans tout cela ? Eh bien l’émir ne veut pas qu’elles deviennent un réservoir de djihadistes. Il veut y financer des entrepreneurs qui lui rapporteraient des dividendes et y consolideraient, par l’espoir qu’ils y feraient naître, une stabilité internationale indispensable à la géopolitique de ses intérêts.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.