Les révolutions ne sont pas des élections. Elles ne choisissent pas entre des programmes politiques mais rassemblent soudain, dans un moment de rupture unanimiste, des gens d’horizon très divers, aux aspirations et aux intérêts différents, qui n’ont en commun que de ne plus vouloir d’un régime en place. La révolution ukrainienne de l’hiver dernier ne faisait pas exception. Révoltés par la fraude électorale, par l’ingérence de la Russie qui soutenait ouvertement un candidat présidentiel contre l’autre et par l’empoisonnement, surtout, dont avait été victime Viktor Iouchtchenko, le candidat pro-occidental , toux ceux des Ukrainiens qui ne supportaient plus la corruption ambiante, craignaient la contagion autoritaire de la Russie voisine et ambitionnaient de rejoindre l’Union européenne qui venait de s’étendre jusqu’à leurs frontières, étaient descendus dans la rue, en masse, pour défendre leur indépendance et pousser à un basculement vers l’Europe. Tous voulaient la démocratie, une vraie démocratie, stable et ancrée dans l’Union, mais les uns étaient plus nationalistes que démocrates, les autres avant tout démocrates. Les uns de gauche, les autres de droite. Les uns partisans d’une rupture libérale, les autres d’une économie sociale de marché et, comme dans toute révolution, d’autres encore pensaient avant tout à leur intérêt personnel, à la possibilité de faire oublier leur passé pour nombre de policiers et à celles de blanchir leur fortune pour les nouveaux riches qui avaient profité des privatisations dans des conditions éminemment contestables. La révolution a gagné mais, l’euphorie passée, ces divergences ont vite pris le dessus tandis que les Ukrainiens découvraient qu’on ne se débarrasse pas de la corruption comme d’un rhume. Ancrée dans la faiblesse de l’appareil d’Etat, elle n’a nullement régressé, seulement profité à d’autres qui l’ont considérée comme le prix attendu de leur opportunisme. C’est la première cause de la crise politique qui vient d’éclater à Kiev. Lundi, le chef de l’administration présidentielle, un haut fonctionnaire proche de Viktor Iouchtchenko, a dénoncé l’enrichissement soudain de figures de la révolution. Cette sortie a fait voler en éclats l’unité du milieu dirigeant et c’est un Président désabusé, constatant que « le visage du pouvoir n’avait pas changé », qui a limogé le gouvernement dirigé par Ioulia Timochenko, la pasionaria de la révolution orange, son ancienne alliée. La corruption, pourtant, n’explique pas tout. Au-delà d’elle, une bataille politique couvait depuis longtemps entre le Président qui prône une « thérapie de choc » à la polonaise et son Premier ministre, une femme d’affaires enrichie par les privatisations, qui craint qu’on ne suscite des troubles en voulant aller trop vite. Ce débat oppose un technocrate libéral et une femme de pouvoir qui pense, d’abord, aux élections du printemps prochain, d’autant plus difficiles à gagner que l’Ukraine orientale, plus ouvrière et plus russophone, ne s’est toujours pas ralliée au nouveau régime. Là-bas, le Kremlin garde le bras long car les mineurs, notamment, se méfient d’un marché qui pourrait fermer leurs puits. Vladimir Poutine attend son heure. La crise ukrainienne n’en est qu’à ses débuts.

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