Les infirmières bulgares et le médecin palestinien étaient-ils innocents du crime qui leur était reproché ? Bien évidemment que oui. Les autorités libyennes ignoraient-elles qu’elles les accusaient à tort d’avoir inoculé le Sida à quelques 400 enfants alors qu’elles étaient, en réalité, responsables de ce drame, provoqué par le tabou qu’elles avaient maintenu sur cette maladie ? Colonel Kadhafi en tête, les autorités libyennes ne l’ignoraient en rien mais elles estimaient avoir besoin de boucs émissaires. Ces malheureux ont-ils été torturés pour leur faire avouer ce crime imaginaire ? Oui des années durant. Plus généralement parlant, le régime du colonel Kadhafi est-il une dictature brutale et ubuesque, fondée sur la terreur ? Indubitablement. Ce régime a-t-il été impliqué dans des actions terroristes de masse ayant causé la mort de près de 500 personnes ? Ce n'est plus discuté. Ce colonel que la France reçoit aujourd’hui est-il, donc, un homme totalement infréquentable ? Oui, au plus haut point, mais fallait-il, pour autant, ne pas le recevoir ? Là, la réponse devient moins évidente. C’est un paradoxe mais il est bien plus paradoxal encore que le régime de ce colonel ne soit pas le seul au monde à pratiquer la torture, qu’elle soit, en fait, effroyablement répandue, que les Etats-Unis n’aient pas hésité à y recourir au nom de la lutte contre le terrorisme, que les pays démocratiques ne constituent qu’une minorité même si leur nombre s’est accru – bref, que nous ne vivions pas du tout dans un monde fréquentable. Or ce monde, il faut bien faire avec, ne pas en prendre son parti, surtout pas, tenter de le faire évoluer mais ne surtout pas, non plus, tomber dans l’illusion consistant à croire que les démocraties pourraient imposer les libertés sur les cinq continents ou vivre en vase clos, tournant le dos aux pays où la séparation des pouvoirs n’est pas respectée, pas même en mots. Qu’on le veuille ou non, la plupart des économies sont complémentaires. Tous les pays ont besoin d’exporter et importer. Le commerce international n’est pas qu’une question de taux de profit mais une nécessité pour tous sans laquelle, par exemple, l’Arabie saoudite serait un désert et le reste du monde en panne sèche sans que quiconque, ni les hommes ni la liberté, ne s’en porte mieux. Nous le savons si bien qu’une visite d’un dirigeant chinois ne provoque pas le dixième des protestations suscitées par la venue du « Guide » libyen car personne ne proposerait, bien sûr, d’ignorer la Chine bien qu’elle ne soit pas un plus grand modèle de vertu que la Libye. En démocratie, les partis, la presse, les élus peuvent dire ce qu’il faut dire d’un colonel Kadhafi. C’est même un devoir, mais un Etat, son gouvernement et son chef, ont d’autant plus de raisons, eux, de recevoir un tel personnage qu’il vaut mieux dresser une tente à l’hôtel Marigny que partir en guerre pour arracher à ce régime la libération des infirmières bulgares après avoir obtenu sa renonciation à l’arme nucléaire. Ce n’est pas réjouissant, pas du tout, mais la morale des relations internationales n’est qu’une question de moins pire.

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