C’est un rapport accablant qu’il y a deux manières de lire. Tout à l’honneur des Etats-Unis et de leur démocratie, la première est de se dire qu’il n’y a aucun autre pays au monde qui ait jamais publié un tel acte d’accusation contre lui-même, non pas contre un régime déchu qu’une révolution aurait renversé, mais contre ses institutions, la CIA en l’occurrence, contre un président, Georges Bush, qui était encore au pouvoir il y a une poignée d’années, contre son fonctionnement, en un mot, dont rien n’a interrompu la continuité.

Chapeau ! Chapeau bas car, même expurgé de 4475 pages dans sa version publique qui n’en comprend que 525, ce rapport de la Commission du renseignement du Sénat est un acte de courage et de lucidité auquel il faut rendre hommage, contrairement à ces sénateurs républicains qui l’ont dénoncé comme « imprudent, irresponsable et source de difficultés pour nos alliés ».

Non. L’irresponsabilité, l’imprudence, la honte absolue, ce n’est pas d’avoir officiellement reconnu la généralisation de la torture après les attentats du 11 septembre mais de l’avoir autorisée, en dépit du droit américain et des traités internationaux signés par les Etats-Unis. Par ce complet aveu, étayé, documenté, l’Amérique s’est grandie en se montrant à la hauteur des valeurs dont elle se revendique mais ce rapport n’en laisse pas moins accablé, terrifié par la facilité avec laquelle une démocratie fondée sur l’état de droit, les contre-pouvoirs et la liberté de la presse, sur tout ce qui aurait pu et dû empêcher cela, peut tomber, du jour au lendemain, dans l’arbitraire et la barbarie qui sont théoriquement l’apanage des dictatures et des ennemis de la liberté.

Parce qu’elle avait pris peur et s’était soudain sentie fragile devant un adversaire qu’elle n’avait pas vu venir et ne comprenait pas, parce qu’elle avait été frappée sur son sol pour la première fois de son histoire et craignait de l’être encore, la plus puissante et la plus riche des démocraties du monde a non seulement autorisé la torture sous Georges Bush mais inventé des prisons secrètes disséminées de par le monde et jusque dans deux pays de l’Union européenne, la Pologne et la Roumanie.

En quelques semaines, tout ce qui définit l’état de droit, les libertés et la démocratie, la loi tout simplement, ont été oubliés, bafoués, rayés d’un trait de plume et dans la plus grande des bonnes consciences. Ce fut là un double crime, bien sûr, puisque ce fut un crime en soi et que, pire encore, il portait un coup terrible à l’image et au rayonnement international des démocraties mais le plus abominable est qu’il se trouve toujours des gens, à la CIA, au Congrès, dans l’ancienne équipe Bush, pour défendre l’inacceptable au nom de « l’efficacité ».

Ce sont les mêmes qui défendent les dictatures contre la subversion - communiste hier, jihadiste aujourd’hui - sans comprendre que c’est par la force et le respect de leurs principes, par leur exemplarité et non pas en se faisant elles-mêmes aussi criminelles que leurs adversaires, que les démocraties l’emportent. Plus belle, plus fondamentale et plus universelle des valeurs, la liberté est un permanent combat, ce qu’il y a de plus fragile au monde.

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