Il y a, d’abord, le symbole. Pour un chef d’Etat, il n’est aujourd’hui pas neutre de se rendre successivement à Berlin puis Paris. Cela signifie qu’il penche du côté de ces deux capitales, des deux pays qui tiennent tête aux Etats-Unis dans l’affaire irakienne, mais Vladimir Poutine n’en est pas resté aux symboles. Sur France 3, hier soir, quelques instants plus tôt aux côtés du chancelier Schröder, ces prochaines quarante-huit heures à Paris, il martèle désormais qu’il « n’y a actuellement pas de fondement à un recours à la force », qu’il faut s’en tenir à « la prééminence du droit international » et qu’on doit laisser les inspecteurs inspecter. Soudain, Vladimir Poutine parle le francallemand, cette langue politique née il y a quinze jours, mais pourquoi ? Comment se fait-il que cet homme qui s’était si inconditionnellement rangé aux côtés des Américains après le 11 septembre, qui avait ainsi obtenu d’eux leur complet soutien contre les Tchétchènes, se retourne maintenant contre les Etats-Unis auxquels la Russie collait en fait depuis dix ans ? Les Russes eux-mêmes en sont étonnés mais, à la réflexion, pourquoi la Russie s’était-elle alliée aux Etats-Unis, par dessus l’Europe, depuis l’éclatement soviétique ? Parce que l’Europe n’existait pas. Durant cette période, la seule force présente sur la scène internationale était l’Amérique, la France se cherchait un substitut à sa politique d’indépendance de la Guerre froide et l’Allemagne n’avait pas encore pris ses distances vis-à-vis de Washington dont elle avait été le plus fidèle allié depuis quarante ans. La Russie n’avait pas le choix mais, aujourd’hui, non seulement elle revient de sa fascination pour le modèle économique américain mais découvre aussi, au cœur de l’Europe, une France et une Allemagne marchant comme jamais la main dans la main. Alors la Russie se dit, d’un coup, qu’elle a peut-être un autre interlocuteur possible que l’Amérique, une autre carte en main qu’elle a d’autant plus envie de jouer qu’humiliée par sa descente aux enfers, elle est bluffée par Paris et Berlin. L’Allemagne et la France sont en ce moment très populaires en Russie. La presse russe s’est dix fois plus indignée que la presse française de la lettre de soutien aux Etats-Unis des sept premiers ministres européens. Il y a comme un mouvement de fond de l’opinion russe qui pousse le Kremlin, tout l’appareil d’Etat moscovite, vers la France et l’Allemagne et le tropisme européen de la diplomatie russe en est réveillé. Jusqu’où cela ira-t-il ? Bien trop tôt pour le dire mais le fait est que Paris, Berlin et Moscou envoient ensemble un même signal à Washington. N’attendez pas, disent-elles à l’unisson, que nous vous donnions le feu vert du Conseil de sécurité à une guerre que nous jugeons inutile et dangereuse. Ce message est parti au moment même où les inspecteurs de l’Onu faisaient était, hier, d’un « début de pleine coopération de l’Irak ». Pour les Etats-Unis, la voie onusienne se rétrécit. Il n’est plus impossible qu’ils doivent ou bien réfléchir à deux fois ou bien, plus probablement, partir en guerre sans mandat international, unilatéralement, dans de très étranges et mauvaises conditions.

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