Les deux tiers des Français, un sondage du Parisien l’indique ce matin, sont hostiles à une intervention américaine en Irak. A l’exception de la Grande-Bretagne, c’est aussi le cas dans le reste de l’Europe mais à quoi tient, Bernard, l’ampleur de ce rejet ? Les proportions sont exactement inverses. Les deux tiers des Européens sont opposés à cette guerre, une moitié des Britanniques eux-mêmes le sont, alors que l’écrasante majorité des opinions européennes étaient, au contraire, favorables à la guerre en 1991, après l’annexion du Koweït. C’est un renversement de situation mais les raisons en sont claires. Autant il y avait, en 1991, un agresseur et un agressé, autant il n’y a, là, ni agression ni annexion. Il y a, d’une part, le danger, réel et préoccupant, que pourraient représenter les tentatives de l’Irak de se doter d’armes de destruction de masse et, de l’autre, une volonté américaine de profiter de cette situation pour changer la donne politique dans le monde arabe – deux raisons différentes et toutes les deux discutables. La première est discutée car personne ne sait exactement jusqu’où l’Irak a poussé ses programmes d’armement et que cela place le monde devant une alternative redoutable. Peut-on créer le précédent, formidablement dangereux, d’une guerre préventive ? Peut-on attendre, à l’inverse, qu’il soit trop tard, que Saddam Hussein ait de telles capacités de riposte qu’il devienne intouchable et que son ombre pèse sur tout le Proche-Orient, c’est-à-dire sur le monde entier puisque c’est du pétrole proche-oriental que dépend toute l’économie mondiale ? La réponse n’est pas facile et lorsqu’on tente de s’en tenir à la loi – Saddam a-t-il ou non violé les résolutions de l’Onu limitant strictement ses possibilités d’armement – on retombe sur un casse-tête. Comment prouver qu’il l’a fait ou s’assurer qu’il ne l’a pas fait ? En 1995, alors que des inspecteurs de l’Onu passaient déjà l’Irak au peigne fin, ils avait fallu qu’un gendre de Saddam vende la mèche pour qu’on découvre qu’il avait développé des armes biologiques dont personne n’avait soupçonné l’existence. Ce précédent pèse sur le débat et cela d’autant plus que Saddam a cherché, depuis, à relancer son programme biologique et qu’il acquis du plutonium, franchi le premier pas vers l’arme nucléaire. Second problème : la droite américaine souhaite non seulement désarmer Saddam mais aussi le renverser. Elle le souhaite car elle veut supprimer les causes du terrorisme islamiste en faisant des Etats-Unis une force de changement démocratique dans le monde arabe, le pays qui libérerait l’Irak d’une dictature, qui en ferait une vitrine démocratique au Proche-Orient et sonnerait ainsi le glas, dans toute la région, de régimes oligarchiques, soutenus jusqu’à présent par Washington et dont la corruption nourrit l’antiaméricanisme arabe. Dans ses intentions au moins ce projet n’est pas choquant. On ne peut pas à la fois reprocher aux Etats-Unis d’ignorer les causes du terrorisme et de vouloir y remédier, de soutenir des dictatures et de vouloir les renverser en créant un appel d’air, mais deux questions se posent là. Est-il souhaitable, acceptable, que l’Amérique veuille modeler le monde comme de la glaise et est-elle, surtout, capable de le faire ? Ne va-t-elle pas, autrement dit, jouer là les apprentis-sorciers, entraîner dans l’aventure une Europe qui clairement n’en veut pas ?

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