La Grande-Bretagne était l’exception. Elle était restée, jusqu’à présent, étrangère à la remontée de l’extrême droite en Europe, comme immunisée contre l’extrémisme, mais cette singularité pourrait bien avoir vécu ce soir, à l’issue des élections européennes qui s’y tiennent aujourd’hui. A en croire les sondages, quelques quinze à vingt pour cent des Britanniques pourraient en effet donner leurs voix au Parti de l’indépendance du Royaume-Uni dont le mot d’ordre, clair et net, est « Quittons l’Europe ! ». « Nous ne sommes pas des eurosceptiques, disent les animateurs de cette nouvelle formation, née il y a onze ans et qui avait déjà obtenu, en 1999, 3 des 87sièges britanniques au Parlement européen. « Nous ne doutons pas, ajoutent-ils. Nous sommes, au contraire, sûrs que nous vivrons mieux en dehors de l’Europe ». Europhobe donc, l’UKIP fait aussi campagne contre l’immigration qui ferait courir tous les dangers à la Grande-Bretagne, « île surpeuplée, disent ses tracts, et déjà pleine à craquer ». Le Parti de l’indépendance est, en un mot un parti nationaliste dont le chef de file, Robert Kilroy-Silk, martèle jour et nuit qu’il ne veut pas « être gouverné par Chirac et Schröder ». Comme toutes les formations de l’extrême-droite européenne, l’UKIP est un parti de la peur, peur d’un gouvernement européen trop lointain pour être contrôlable, peur de majorités européennes qui pourraient imposer des changements d’institutions et de traditions nationales, peur de l’étranger, peur du monde et de ses conflits dont l’Union serait la réduction et l’amplificateur. Toutes ces peurs, Robert Kilroy-Silk en est la synthèse à lui seul. Ancien député travailliste de la région de Liverpool, d’une région désindustrialisée depuis les années soixante-dix, devenu ensuite animateur de télévision et licencié par la BBC pour propos raciste à l’égard des Arabes, il est à la fois un séducteur avec lequel on vivait chez soi, une célébrité porteuse de rêve et un ex-élu du peuple, chassé du petit écran, disent ses amis, par les « politiquement corrects de l’antiracisme ». Un doigt de Tapie, trois de Le Pen, l’homme ratisse large et lorsque son parti demande : « Qui nous gouverne ? Londres ou Bruxelles ? Il faut choisir ! », ça marche car les fausses évidences nourries de vraies angoisses marchent très souvent bien. L’UKIP recueillera-t-elle les 18% qu’on lui promet ? On verra mais même si elle ne faisait que dépasser de peu les 10%, elle s’inscrirait dans le paysage politique britannique en affaiblissant encore le parti conservateur sur les plates-bandes duquel elle recrute. Electoralement parlant, les Travaillistes profiteraient alors de cet enracinement de l’extrême-droite. Non seulement la droite en serait divisée mais, déjà solidement inscrit au centre, Tony Blair pourrait, grâce à cela, resserrer derrière lui les rangs modérés, surmonter son handicap irakien et moins difficilement plaider l’Europe dès lors que le choix se réduirait à y rester ou en sortir.

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