C’est une victoire non seulement annoncée mais également méritée. La Turquie vote dimanche et la majorité devrait revenir pour la troisième fois consécutive au Parti de la Justice et du développement, l’AKP au pouvoir depuis 2002, car il peut se prévaloir de deux succès d’ampleur. Sous son égide, le pays a bien résisté à la crise financière de 2008 et atteint, l’année dernière, un taux de croissance de 8,9%, l’un des plus élevés du monde. En une décennie, la Turquie est devenue une puissance économique ascendante, en plein boom, dont les grandes entreprises multiplient les succès au Proche-Orient, en Asie centrale et en Russie, une plaque tournante au carrefour de l’Europe, de l’Asie et du monde arabe dont le dynamisme est tel que les multinationales se battent pour s’y implanter et que son flux migratoire s’est inversé. Il y a désormais moins de jeunes Turcs pour émigrer vers l’Allemagne ou la Scandinavie que d’enfants d’émigrés turcs qui viennent s’installer au pays de leurs ancêtres où leurs diplômes et leur maîtrise de langues étrangères leur assurent un emploi dont le taux de chômage européen les prive. L’AKP a su accompagner et favoriser ce mouvement dû au savoir-faire des entrepreneurs turcs. Elle a assuré la stabilité politique nécessaire à cette évolution. Son bilan économique est brillant mais ce n’est pas tout. Issu de la mouvance islamiste, ce parti a parallèlement su opérer une profonde mutation qui a fait de lui, comme il se définit aujourd’hui, un parti « islamo-conservateur », traditionnaliste, libéral, de droite et attaché aux valeurs religieuses mais à mille lieux d’une théocratie à l’iranienne, du passéisme saoudien et, bien sûr, du terrorisme djihadiste. A l’exemple des premiers courants modernistes du catholicisme européen et, ensuite, de la démocratie chrétienne, il a su défendre la religion dans le cadre de la démocratie, les marier en respectant les institutions républicaines et la laïcité de la Turquie. L’AKP a si bien réussi cette transformation et en a tant profité que, du Maghreb au Machrek, la plupart des mouvements islamistes cherchent à suivre aujourd’hui son exemple, que le courant fanatique et violent de l’islamisme en devient toujours plus minoritaire et que l’AKP a ainsi su rayonner bien au-delà de ses frontières pour le plus grand bien de la stabilité internationale. Plus qu’hautement probable, sa nouvelle victoire n’en poserait pas moins problème pour trois raisons. La première est qu’en 9 ans de pouvoir, l’AKP a placé ses hommes dans tous les rouages du pays et si bien réduit, par là, les contre-pouvoirs que la Turquie tend à devenir un Etat-AKP. Le besoin d’alternance se fait d’autant plus sentir – deuxième raison d’inquiétude – que le Premier ministre et chef de file incontesté de ce parti, Recep Erdogan, est un homme autoritaire, souffrant mal la contestation et dont la tendance à diaboliser toute opposition devient si préoccupante que beaucoup voient en lui un Poutine en herbes. Troisième problème enfin, si sa victoire était triomphale, l’AKP aurait la possibilité de modifier la Constitution pour introduire un régime présidentiel fort, nuisible au pluralisme. Aussi méritée qu’elle soit, cette victoire n’est pas souhaitable.

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