Moscou et Pékin ont conclu un accord de principe pour construire ensemble une station lunaire. Les rivalités et les lignes de fracture terrestres sont en train d’être reproduites dans l’espace, avec des enjeux économiques et militaires.

Lancement d’une fusée chinoise Long-March-4C le 27 décembre 2020 à partir de la plateforme spatiale de Jiuquan, située dans le désert de Gobi.
Lancement d’une fusée chinoise Long-March-4C le 27 décembre 2020 à partir de la plateforme spatiale de Jiuquan, située dans le désert de Gobi. © AFP / Wang Jiangbo / XINHUA / Xinhua via AFP

C’est une de ces informations qui peuvent sembler anodine ou trop éloignée de nos préoccupations du moment ; et qui, pourtant, pourrait être le signe d’une évolution lourde de sens. La Russie et la Chine ont en effet annoncé hier avoir signé un accord de principe pour la construction en commun d’une station lunaire permanente, en surface ou en orbite.

Les deux pays ont bien pris soin de proclamer que leur projet est ouvert à toutes les nations intéressées, ainsi que leur attachement à l’« exploration pacifique » de l’espace ; Il y a néanmoins une dimension géopolitique forte quand les deux principales puissances qui forment aujourd’hui une sorte de « front du refus » anti-occidental, s’unissent autour d’un enjeu aussi important que l’espace.

Il y a d’abord un choix russe qui tranche avec l’histoire récente : à la rivalité spatiale entre les États-Unis et l’URSS au temps de la guerre froide, a succédé une ère de coopération. La Station spatiale internationale accueille ainsi des Américains comme des Russes ou d’autres nationalités, comme le Français Thomas Pesquet qui part le mois prochain pour la rejoindre.

Seuls les Chinois en ont été tenus à l’écart par les Américains, et ont développé leur programme spatial autonome.

La Russie change-t-elle d’alliance dans l’espace ? Pas nécessairement, car elle pourrait conserver son accès à la Station spatiale internationale tout en poursuivant ce nouveau projet avec Pékin. Mais, même si la Russie et la Chine coopèrent déjà dans leurs programmes spatiaux, il y a là un pas très significatif.

Depuis des années, les stratèges occidentaux s’interrogent sur la nature, et la solidité, du rapprochement russo-chinois qui n’a cessé de se renforcer depuis 2014, depuis la crise ukrainienne et les sanctions. 

Certains se rassurent en se disant que Moscou ne voudra pas rester le partenaire le plus faible d’une alliance avec la puissance chinoise ; d’autres se demandent si l’Occident n’a pas, de fait, poussé la Russie dans les bras chinois.

Quoi qu’il en soit, cette alliance ne cesse de se renforcer, unie par une même hostilité à l’Occident, un rapprochement militaire symbolisé par des manœuvres communes, et une entente personnelle entre Vladimir Poutine et Xi Jinping. L’alliance dans la Lune ajoute une dimension très stratégique, à long terme.

L’enjeu de la Lune est triple : la dimension de prestige est importante ; mais il y a aussi les aspects économiques et militaires. 

Selon Julie Klinger, chercheuse américaine et auteur d’un livre (« Rare Erath Frontiers, from terrestrial subsoils to lunar landscapes », Cornell University Press, 2017), consacré aux « terres rares », ces minerais précieux indispensable à nos économies, « la Lune est le prolongement du champ de bataille terrestre pour les matières premières ». L’exploitation des ressources lunaires, et en particulier des « terres rares », est une perspective sur laquelle travaillent tous les grands États.

Il y a enfin la militarisation croissante de l’espace. Le hasard fait qu’aujourd’hui même, démarre le premier exercice du Commandement spatial français, qui va simuler des opérations militaires dans l’espace. Les Américains et les Allemands participent à ces manœuvres baptisées, ça ne s’invente pas, « AsterX », à la fois un hommage à l'irréductible gaulois et au premier satellite militaire français lancé en 1965 qui portait ce nom ! 

Il va falloir s’y faire, on retrouve dans l’espace nos rivalités et nos querelles bien terrestres : c’est cela, aussi, que nous dit l’annonce russo-chinoise d’hier.

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