Rien n’est plus difficile à écrire que l’histoire. Il y a les faits, bien sûr, grandes dates, grands événements, mais il ne suffit pas de les connaître pour les comprendre. Il faut arriver, aussi, à les remettre dans leur contexte, dans l’histoire longue et, là, tout se complique. Parce que chaque époque cherche à en tirer ses propres enseignements et que chacun y cherche ses justifications, l’histoire est sujette à polémiques et celle de la fin du communisme ne fait pas exception à cette règle. En marge des cérémonies du 20ième anniversaire de la chute du mur de Berlin, Lech Walesa s’est ainsi dit « terrifié » du « mensonge » qui serait, à l’en croire, en train de s’imposer. « On fait des héros de ceux qui ne l’ont pas été, a déclaré le fondateur et ancien président de Solidarité. Gorbatchev n’a jamais voulu renverser le Mur ni le communisme, a-t-il ajouté, et si l’on présente les choses ainsi, on édifie l’Europe sur un mensonge et cela me terrifie ». Pour Walesa, la fin du communisme est due pour 50% à Jean-Paul II, pour 30% à Solidarité et à lui-même et pour 20% au « reste du monde » sans plus de précision. C’est dit, c’est clair mais, au même moment, Angela Merkel, chancelière allemande venue de l’Allemagne de l’est, remerciait Mikhaïl Gorbatchev, présent à ses côtés comme Lech Walesa, en lui disant : « Vous avez rendu cela possible. Vous avez courageusement laissé les choses arriver et c’était bien plus que ce que nous pouvions attendre ». Il y a là deux narrations d’une même histoire, l’une et l’autre fondées. Sans l’élection d’un pape polonais, sans le « n’ayez pas peur » lancé par Jean-Paul II sitôt après son intronisation, sans son premier voyage de souverain pontife sur sa terre natale et la manière dont il avait rassemblé son peuple derrière lui en lui disant de ne pas être contre mais d’être pour, non pas contre le communisme mais pour la liberté, le monde ne se serait pas souvenu que l’Europe soviétique était aussi l’Europe, la Pologne ne se serait pas vue unie dans son aspiration à la démocratie, Solidarité ne serait pas née, pas aussi vite en tout cas, et la Pologne n’aurait pas ainsi sonné le tocsin du soviétisme. Lech Walesa a raison mais si ce n’était pas Mikhaïl Gorbatchev que le parti soviétique avait porté à sa tête lorsque toute la génération brejnévienne se fut éteinte, si cet homme n’avait pas appartenu à cette génération soviétique dont tous les espoirs de changement avaient été déçus depuis 1956, s’il n’avait pas été décidé à sortir la Russie de son impasse et à refuser la violence quoi qu’en coûtât, s’il n’avait pas lancé le signal du changement dans tout le bloc et pressé les dirigeants de l’Europe communiste de suivre son exemple, non, le Mur ne serait pas tombé, pas si vite en tout cas et pas aussi pacifiquement surtout. Walesa comme Gorbatchev, chacun a joué son rôle et s’il y a débat, c’est sur ce que l’on veut narrer : des révoltes populaires ou la sagesse du dernier président soviétique, la Pologne qui change le monde ou le Kremlin qui rend sa liberté à l’Europe centrale, une révolution ou une évolution. Ce fut tout cela en même temps mais il faudra beaucoup de temps et de recul pour chacun l’admette.

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