Sur les grands écrans déployés dans tout Berlin, les images les plus émouvantes n’étaient pas celles de la chute du mur. Dans cette grande fête populaire, si fraternelle, sobre et belle, le plus bouleversant était les scènes de la construction du mur. Des ouvriers s’affairaient à monter les parpaings et, de chaque côté, les gens pleuraient, désespérés et impuissants, se haussant sur la point des pieds puis grimpant aux étages pour se voir et se parler encore tandis que montait, montait ce mur qui allait les séparer pour si longtemps. Bien plus encore que la liesse d’il y a vingt-cinq ans, c’était ces scènes de 1961, du plus noir moment de la Guerre froide, qui tordaient le ventre car, oui, bien sûr, fatalement, on commence à oublier ce que fut cette coupure physique de l’Europe et de Berlin. On ne sait plus, en Europe, ce que c’est que d’être emprisonné dans son propre pays. On ne sait plus ce qu’est la peur permanente et l’obligation d’adhérer au parti unique pour prétendre à quelque responsabilité que ce soit jusque dans une école maternelle. On ne sait plus que Prague, Varsovie, Budapest, Berlin Est évidement, c’était « l’autre Europe », une Europe oubliée, un autre monde dont on pensait alors qu’il serait éternel et pourtant… Et pourtant on en est revenu, non pas du tout par la force des armes mais grâce au courage, à la lucidité, à l’inébranlable volonté de changement aussi bien des dissidents que des réformateurs soviétiques, ces héros si différents mais convergents qu’incarnaient hier, dans les rues de Berlin, Lech Walesa et Mikhaïl Gorbatchev, tous deux follement applaudis partout où on les a vus. L’électromécanicien de Gdansk, l’homme qui avait mis en grève générale la Pologne de 1980 et créé Solidarité, premier syndicat libre du monde communiste, avait rappelé au monde que l’autre Europe était aussi l’Europe et fait voir pour la première fois que, non, le communisme n’était pas immortel. Son rôle et celui de toute la dissidence furent essentiels mais sans Mikhaïl Gorbatchev et cette génération de cadres du parti soviétique arrivés à l’âge adulte à l’heure de la déstalinisation et rêvant, en secret, d’une évolution vers la social-démocratie, rien n’aurait été possible. Si la sortie de la Guerre froide s’est faite sans guerre, c’est que ces hommes voulaient la liberté, pour leur pays et tout le bloc soviétique, et voulaient sauver la Russie de la faillite communiste. Leur détermination était totale. Ils furent immenses et l’on comprend la vigueur avec laquelle Mikhaïl Gorbatchev, toujours visionnaire à 83 ans, dénonçait hier tout à la fois les erreurs de l’Occident vis-à-vis de la Russie - celles qui ont conduit à son retour à l’autoritarisme - et le manque de caractère et d’imagination des actuels dirigeants du monde qui partout, et jusqu’en Europe, laissent s’installer le chaos et toujours plus de guerres.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.