Ce n’est qu’un début. La Commission européenne n’avait pas encore annoncé, hier, qu’elle jugeait dix des pays candidats mûrs pour une entrée dans l’Union en 2004 qu’une sorte d’effroi se faisait sentir. « Pourquoi l’Europe à 25 fait peur », titrait, par exemple, la Croix et l’élargissement, c’est un fait, inquiète car il est massif et que les futurs nouveaux venus viennent soit d’une Méditerranée qu’on connaît mal, Chypre et Malte, soit d’Europe centrale, où les niveaux de salaire et de vie sont inférieurs aux nôtres. Alors forcément, même si ce n’est pas dit ainsi, on a le sentiment que la porte s’ouvre à des étrangers, à des gens… pas vraiment comme nous qui risquent, à la fois, de grossir les flots migratoires et d’attirer chez eux des entreprises de chez nous alléchées par le bas prix du travail. Ces craintes sont infondées. Là n’est pas le problème car ces pays ont des taux de croissance supérieurs aux nôtres, bougent, que la pauvreté, loin de là, n’y est pas telle qu’on veuille à tout prix les quitter pour venir goûter à notre chômage à nous, que c’est, enfin, les nouveaux venus et non pas nous qui sont menacés par des difficultés économiques liées à l’élargissement. Les paysans polonais craignent que leurs terres puissent être rachetées à des prix qu’ils ne pourraient pas suivre. Les ouvriers des vieux conglomérats socialistes, il en reste, se savent, eux, condamnés par le marché unique européen et même les entreprises crées depuis la fin du communisme auront du mal à supporter la concurrence de nos industries. Ces pays paient et vont payer cher leur entrée dans l’Union parce qu’ils se veulent européens et le sont, parce qu’ils veulent adopter nos normes et nous, c’est tout simplement notre intérêt de stabiliser ces voisins en les intégrant et d’élargir nos marchés. A terme, il se passera ce qui s’est passé avec l’Espagne, le Portugal ou la Grèce, une mise à niveau dont nous profiterons tous. Le vrai problème n’est pas celui qu’on croit. Il n’est pas social. Il est politique car nous allons intégrer là des pays trop récemment sortis de l’orbite soviétique pour ne pas vouloir, avant tout, vivre dans l’orbite américaine et n’être pas passionnément attachées à une souveraineté qu’ils viennent juste de recouvrer. Tout cela est logique mais le paradoxe est qu’au moment où l’Union devrait, parce qu’elle s’élargit, développer des institutions communes et généraliser les votes à la majorité, au moment où même l’Allemagne s’émancipe des Etats-Unis, au moment où il faudrait que l’Union européenne pèse sur la scène internationale, les nouveaux membres vont freiner l’affirmation de l’Europe vis-à-vis de l’Amérique et renforcer les courants souverainistes. C’est un danger d’incohérence politique que l’élargissement porte en lui, de brouillage du projet européen. Une crise, c’est vrai, n’est pas impossible, un blocage qui viendrait poser la question des finalités de l’Union, mais si le prix de ce débat est une crise, une crise comme tant d’autres ont ponctué l’histoire européenne, eh bien ce ne serait pas pire que le clair-obscur politique dans lequel l’Europe baigne aujourd’hui.

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