Si vous demandez à un Latino-américain ce qu’il pense des Etats-Unis, vous avez toute chance de recevoir une réponse qu’on ne peut pas citer sur les ondes. « C’est de la… » et suit un mot en cinq lettres, dit mot de Cambronne en français, qui n’exprime pas vraiment une appréciation positive. Cela, vous l’entendez dans tous les milieux, du nord au sud, mais ce mot ne rend pourtant pas compte de la complexité des relations entre les deux Amérique. L’Amérique latine n’aime pas les Etats-Unis, c’est clair, mais tous ses regards sont, en même temps, tournés vers eux, comme aimantés par un rêve américain qui a gardé toute sa force dans le sous-continent. Les plus pauvres n’aspirent qu’à pouvoir aller travailler au Nord car tous les espoirs y semblent permis, même sans papiers, même à la plonge. Beaucoup sont prêts à tout risquer pour franchir illégalement la frontière et, dans les milieux aisés, classes moyennes et véritable argent, il va de soi que les enfants doivent aller faire leurs études supérieures en Californie, en Floride, à New York, à Boston, là-haut, là-bas, et bien rarement en Europe car le sésame social, la promesse d’un bon emploi ou de bonnes affaires, reste l’intimité avec le grand voisin, la connaissance de ses codes, de ses mœurs et de ses élites dirigeantes. C’est par excellence une relation d’amour-haine, fascination et répulsion, intériorisation d’un rapport de forces et rejet d’une incontournable puissance, et les sondages du « Latinobarometro », l’organisme qui scrute les opinions publiques de l’autre Amérique, confirment l’observation empirique. Entre 2000 et 2005, le pourcentage des Latino-Américains disant avoir une bonne opinion des Etats-Unis est tombé de sept points mais reste pourtant de 61%, autrement dit un niveau très élevé. Il y a recul, un net recul, car l’Amérique latine ne pardonne pas aux Etats-Unis de s’être désintéressée d’elle depuis les attentats du 11 septembre alors que Georges Bush avait annoncé qu’elle serait la priorité de sa présidence mais la société américaine, ou plutôt étasunienne, demeure un modèle enviable de prospérité et de mobilité sociale. Les Etats-Unis sont ce que l’Amérique latine voudrait bien être mais n’approche pas même de très loin malgré sa croissance économique et sa démocratisation. C’est la face amour de la médaille mais, lorsqu’on demande aux Latino-américains s’ils ont confiance dans les Etats-Unis, seuls 34% d’entre eux disent en éprouver un peu ou beaucoup. Le pourcentage est alors exactement inverse à celui des bonnes opinions car l’autre Amérique n’espère rien de la première puissance du monde qui n’éprouve à son égard, pense-t-elle, que défiance, mépris et volonté de domination. Signe des temps, les dirigeants régionaux les plus appréciés sont le brésilien Lula et la chilienne Michelle Bachelet, incarnation d’un réformisme de gauche, tandis que c’est Castro et Bush qui le sont le moins, la révolution et les gringos. Bernard Guetta en direct de Santiago du Chili où se tient jusqu’à aujourd'hui le forum de Biarritz, la rencontre annuelle de l’Amérique latine et de l’Europe.

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