L’armée turque a lancé hier son offensive aérienne et terrestre dans le nord-est de la Syrie, destinée à en déloger les combattants kurdes syriens, hier alliés des États-Unis contre Daech. Ankara veut créer une zone tampon le long de sa frontière.

Une colonne de fumée signale le début des bombardements turcs, mercredi 9 octobre, sur la ville de Ras al-Ain, du côté syrien de la frontière turco-syrienne, aux mains des combattants kurdes syriens cible de l’armée d’Ankara.
Une colonne de fumée signale le début des bombardements turcs, mercredi 9 octobre, sur la ville de Ras al-Ain, du côté syrien de la frontière turco-syrienne, aux mains des combattants kurdes syriens cible de l’armée d’Ankara. © AFP / Delil SOULEIMAN / AFP

Tout le monde condamne cette opération, et pourtant Donald Trump a de toute évidence donné son feu vert lors de son entretien téléphonique de dimanche avec le Président turc Recep Tayyip Erdogan. On est ici au cœur du dérèglement actuel du monde : le désengagement américain laisse le terrain libre à une puissance régionale agressive, qui agit selon son propre agenda.

Si l’administration Trump dit aujourd’hui qu’elle ne soutient pas l’action turque, le fait est que les soldats américains se sont retirés depuis le début de la semaine des zones attaquées. Le Président ne condamne pas, il menace de « détruire l’économie turque » si Ankara va trop loin, ce que lui seul jugera. Seul le Congrès, à l’initiative, c’est à noter, d’élus républicains qui se démarquent de leur président, tente de faire pression sur Ankara.

De fait, cette guerre oppose deux alliés des États-Unis : la Turquie, membre important de l’Otan, et les combattants kurdes qui ont joué un rôle-clé pour reprendre, avec l’aide occidentale, les territoires contrôlés par les djihadistes de Daech. Il faut donc une bonne dose de cynisme pour laisser l’armée d’Erdogan s’en prendre aux vainqueurs de Raqqa. Mais après tout, comme l'a dit très sérieusement Trump cette nuit, les Kurdes n'ont pas beaucoup aidé pendant le débarquement en Normandie, alors...

Cette opération n’a pour motivation que la volonté du président turc d’éliminer, ou au moins d’éloigner, la présence de ces combattants kurdes. Il veut créer durablement une zone tampon côté syrien, le long de sa frontière. 

La Turquie qualifie les combattants kurdes syriens de « terroristes » en raison de leurs liens avec le PKK, son ennemi kurde en Turquie même. Ces liens sont réels, mais c’est faire peu de cas de leur rôle, et de leurs pertes, dans la bataille décisive contre Daech.

Dans un premier temps, les Turcs veulent donc chasser les Kurdes, qui risquent de n’avoir d’autre choix que de se tourner vers le régime de Damas, soutenu par la Russie et l’Iran. Si c’est le cas, ce sera un résultat paradoxal du retrait partiel américain.

Dans un deuxième temps, la Turquie annonce vouloir installer dans cette zone des millions de réfugiés syriens actuellement sur son sol, un projet à la faisabilité douteuse, humainement discutable car il ne s’agit pas d’un rapatriement dans leur région d’origine, et au coût exorbitant dont on ne dit pas qui va l’assumer. Sans doute espère-t-il faire payer l’Europe.

La condamnation générale dans le monde, prévisible, se double d’une incapacité, ou d’un manque de volonté, d’arrêter la Turquie. 

La France fait un recours devant le Conseil de sécurité de l’ONU, démarche largement symbolique car cette instance est paralysée par les vétos à répétition des grandes puissances pour protéger leurs « clients ». L’ONU est redevenue synonyme d’impuissance collective.

La Turquie le sait, qui a à sa disposition l’arme terrible des réfugiés qui terrorise les Européens, et en a potentiellement une autre avec les centaines de djihadistes étrangers prisonniers des Kurdes, qui pourraient se retrouver entre ses mains. 

C’est donc un nouvel épisode sinistre de cette guerre de Syrie qui dure depuis sept ans déjà, et sème la mort et la souffrance. Signe des temps, c’est le président de la première puissance mondiale qui rajoute de la guerre à la guerre, en se lavant les mains des conséquences.

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