L’ennemi de mon ennemi est, on le sait, mon ami. C’est en vertu de ce très vieux principe, de ce fondement des stratégies de revers, qu’Ariel Sharon a scellé hier à Delhi une « alliance stratégique » entre l’Inde et Israël, entre « l’une des plus grandes démocraties du monde et l’une des plus petites », dit-on dans ces deux pays. Pour l’Inde, plus d’un milliard d’habitants, il s’agit là d’un complet retournement qui achève de bouleverser les équilibres asiatiques en la rapprochant encore des Etats-Unis avec lesquels elle n’était, pourtant, pas en bons termes jusqu’à l’écroulement soviétique. Durant la Guerre froide, l’Inde était, par excellence, l’amie de l’URSS, l’un des leaders de non-alignés, de ce mouvement essentiellement composé de pays décolonisés, théoriquement neutres mais que leur histoire, leur rhétorique et leurs références idéologiques éloignaient moins, en réalité, de Moscou que de Washington. Dans le cas de l’Inde ce tropisme soviétique était d’autant plus net que le conflit sino-soviétique, la rupture entre les deux grandes capitales communistes, la poussait naturellement dans les bras de l’URSS devenue l’adversaire de la Chine, sa voisine et grande rivale qui soutenait, elle, le Pakistan. Jusqu’à la chute du Mur, il y avait ainsi deux blocs en Asie - la Chine et le Pakistan, jouant l’une et l’autre l’Amérique et, de l’autre côté, l’Inde qui s’appuyait, économiquement et politiquement, sur le Kremlin. La dislocation soviétique allait changer tout cela. Dès lors qu’il n’y avait plus d’URSS pour l’aider à contrer l’alliance sino-pakistanaise, l’Inde devait tendre la main aux Américains et le terrain d’entente fut d’autant plus facile à trouver que les Indiens commençaient, à l’époque, à libéraliser leur économie et que cet énorme marché, bien sûr, aimantait les Etats-Unis. Le grand retournement s’amorçait et comme, parallèlement, Israéliens et Palestiniens signaient les accords d’Oslo, semblaient voguer vers la paix, l’Inde décide alors de se rapprocher aussi d’Israël qu’elle avait longtemps tenu à distance par sympathie pour les Palestiniens. L’Histoire, ensuite, s’est précipitée. Tandis que s’enlisaient les espoirs de paix au Proche-Orient, l’Inde a porté au pouvoir un parti hindouiste, hostile à la minorité musulmane, 130 millions de personnes, soudain considérées comme la cinquième colonne du Pakistan. Le Pakistan a, lui, installé le régime Taliban en Afghanistan afin d’étendre son influence contre l’Inde. Les services pakistanais et la mouvance islamiste se sont intimement liés. L’Amérique, après le 11 septembre, est entrée en guerre contre les islamistes et l’Irak. Un terrorisme d’inspiration pakistanaise s’est développé en Inde. Le champ de bataille s’étend désormais de Bagdad à Delhi et les Indiens ont, en réaction conçu cette idée d’un « axe » avec Israël et les Etats-Unis, un axe de trois pays ayant tous un problème, différent mais commun, avec tout ou partie de l’Islam. C’est maintenant fait. « C’est la réalisation, estime triomphalement l’un des quotidiens indiens, du pire cauchemar du Pakistan ».

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