Nouveau chapitre, le septième ce matin, de l’histoire de la construction européenne. L’effondrement soviétique n’avait pas seulement bouleversé le monde, ébranlé le couple franco-allemand et fait, partout, triompher le libéralisme. Une autre Europe frappait aux portes de l’Union C’était une Europe oubliée qui, soudain, ressortait de nulle part. Même pour les Allemands de l’Ouest, ceux de l’Est étaient devenus de parfaits étrangers et, pour l’Europe de l’Ouest, celle de l’Est appartenait à un autre monde, inconnu et, surtout, menaçant puisqu’il constituait le point de contact avec le bloc soviétique. On disait donc, au mieux, « l’Europe centrale » ou « l’autre Europe », jamais l’Europe et, d’un coup, le Mur tombé, cette Europe frappait à la porte, comme un cousin pauvre, revenant sans le sou d’un lointain exil. Difficile de ne pas l’accueillir, impossible même et pas seulement car nous avions une dette morale vis-à-vis de ces parents que nous avions abandonnés à leur sort pendant que nous nous enrichissions. Les Traités européens étaient clairs. Aux termes mêmes des textes que nous avions signés, ces pays avaient leur place parmi nous, une place vide pour cause d’empêchement soviétique mais qui les attendait comme elle avait attendu la Grèce, l’Espagne et le Portugal jusqu’à l’effondrement de leurs propres dictatures, fascistes ou militaire. Et puis il y avait une troisième raison pour laquelle les anciennes Démocraties populaires devaient nous rejoindre. C’était notre intérêt. C’était notre assurance stabilité, car si ces pays n’entamaient pas leur marche vers l’Union, si nous ne leur ouvrions pas cette perspective, il y avait tout chance que ce soit les plaies historiques de cette région qui se rouvrent, comme en Yougoslavie, que les frontières tracées par le Traité de Versailles, modifiées par le Pacte germano-soviétique et fixées par la fin de la Seconde Guerre mondiale ne suscitent à nos portes des conflits armés qui auraient pu mettre à l’épreuve, comme la Yougoslavie, les solidarités des pays européens, notamment de la France et de l’Allemagne. Tout obligeait à intégrer l’Europe centrale mais, alors que tous les nouveaux pays auxquels la Communauté s’était ouverte jusqu’à cette date participaient de l’économie sociale de marché, du modèle social européen, ou désiraient l’adopter parce qu’ils sortaient de dictatures de droite, l’Europe centrale, elle, n’en voulait pas. C’est vers le libéralisme, vers cet autre modèle partout triomphant, qu’elle regardait parce qu’elle avait à réinventer l’entreprise et à se débarrasser d’énormes conglomérats d’Etat, totalement obsolètes. L’Europe centrale ne se souciait pas de réguler le marché mais d’en créer un, pas d’harmoniser des normes sociales ou environnementales mais de créer de nouveaux emplois et ce n’était pas son seul malentendu avec l’Union. L’Europe politique ne l’enthousiasmait pas plus que l’économie sociale de marché car les souverainetés partagées, elle sortait d’en prendre dans le bloc soviétique et qu’elle avait encore bien trop peur de la Russie pour préférer une Défense européenne inexistante à la sécurité de l’Alliance atlantique. C’est sur ces trois désaccords de fond que s’est fait l’élargissement et même s’ils se sont déjà considérablement atténués, il en reste une défiance entre la vieille et la jeune Europe qui avait atteint son paroxysme avant la guerre d’Irak et pèse lourd dans l’actuel débat sur la Constitution. Demain, la suite.

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