Difficile à comprendre. S’il ne s’agissait que d’argent, que d’une volonté de favoriser les entreprises américaines et, tout particulièrement, celles qui contribuent aux caisses électorales de Georges Bush, la Maison-Blanche pouvait procéder autrement. Nul besoin pour cela d’annoncer publiquement que les industries des pays dont les gouvernements ont condamné l’intervention américaine ou refusé de s’y associer ne pourraient pas répondre aux appels d’offres pour la reconstruction de l’Irak. Il suffisait de ne rien dire, d’accorder l’un de ses vingt-six contrats à une entreprise russe, européenne ou canadienne, de prévenir ainsi toute protestation et de réserver, de fait, l’essentiel des marchés aux intérêts américains. Cela n’aurait trompé personne. La triche aurait été évidente mais les Etats-Unis n’auraient pas suscité un tel tollé. Alors, une maladresse ? Une simple bourde ? Les gouvernements en font plus souvent qu’on ne le croit mais cette décision là a été pensée, mal pensée, mais délibérée. A onze mois de la présidentielle américaine, à un mois du début de la campagne électorale, elle est, d’abord, un message aux Américains, à ces contribuables et ces électeurs qui s’inquiètent du coût de cette guerre et pourraient donc être tentés de mal voter. Il s’agit de leur dire que cette intervention va aussi rapporter de l’argent aux Etats-Unis, à leurs usines, à leurs ouvriers, à leurs ingénieurs et leur fisc et que ceux qui n’avaient pas mis la main à la poche, les alliés infidèles, ne pourront pas profiter de l’investissement américain. La manœuvre est petite mais, outre qu’elle peut effectivement peser dans la campagne, elle se double d’un clair message aux pays qui avaient contesté la politique américaine, à leurs industriels comme à leurs gouvernements. Aux premiers, il s’agit de faire comprendre qu’ils seraient bien avisés de peser sur les seconds, de les dissuader de braver l’Amérique, sous peine d’avoir à en payer le prix dans un monde où la concurrence est rude. Aux seconds, aux gouvernements, il s’agit de dire que l’insubordination comporte des risques et que les Etats-Unis ne pratiquent pas si facilement le pardon des offenses. Il y a une logique dans tout cela mais elle serait plus irréfutable si les Etats-Unis triomphaient en Irak. Ce n’est pas exactement le cas. A l’heure, en juin, de repasser aux Irakiens les commandes de leur pays, les Etats-Unis auront besoin de l’Onu, c’est-à-dire des pays qui la composent. Ils en auront besoin politiquement et financièrement et c’est dès aujourd’hui qu’ils ont besoin d’une bonne volonté internationale pour régler la question de la dette irakienne. Ils en ont tellement besoin que Georges Bush appelait, hier matin, Jacques Chirac pour lui demander de recevoir l’homme qu’il a chargé de ce dossier, l’ancien secrétaire d’Etat James Baker. La logique américaine n’est en fait qu’apparente. C’est une logique schizophrène, celle d’une grande puissance qui ne comprend, apparemment, qu’un jour sur deux ou dans un ministère sur deux, qu’elle ne se sortira pas seule du bourbier dans lequel elle mis le monde. Quand il vous faut recoller les morceaux, quand le soutien des autres vous est nécessaire, on ne commence pas par les gifler en public. Ce n’est tout simplement pas de bonne politique.

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