Mort, hier, à 91 ans, le général Pinochet était en fait sorti de l’Histoire quelques semaines après la chute du Mur de Berlin. Il était politiquement mort en même temps que le communisme et cette coïncidence ne relève pas que du hasard car ce dictateur était un pur produit de la Guerre froide. Aujourd’hui, le président élu qu’il avait renversé en 1973, Salvador Allende, n’inquiéterait guère les Etats-Unis. Médecin, socialiste modéré et homme politique reconnu dans son pays, Salvador Allende, porté au pouvoir en 1970, n’avait rien d’un révolutionnaire prêt à faire du Chili une tête de pont soviétique mais l’Amérique ne voulait alors prendre aucun risque. Sept ans plus tôt, l’URSS avait bien failli installer des missiles à Cuba. Cette crise avait mis le monde au bord d’une guerre nucléaire. Le mythe cubain animait de puissants mouvements de guérilla d’extrême gauche dans toute l’Amérique latine et, dès le triomphe de la gauche chilienne, l’obsession des Etats-Unis fut donc de la renverser. Jour après jour, ils attisèrent les tensions, encourageant la sédition, distribuant argent et soutiens à tous les courants d’une droite ulcérée par les nationalisations décrétées par Allende et le 11 septembre 1973, au plus grand soulagement de Washington, Augusto Pinochet, commandant en chef de l’armée, dirige un coup d’Etat qui plonge le Chili dans la nuit. Salvator Allende se suicide pendant que les chars encerclent le Palais présidentiel et que l’aviation le bombarde. En quelques heures, des milliers de personnes, dûment listées depuis longtemps, sont arrêtées et regroupées dans un stade où commence un interminable bain de sang. En seize ans, quelque trois mille personnes seront assassinées ou disparaîtront. Plus de trente mille seront torturées, dont l’actuelle Présidente chilienne, Michelle Bachelet et sa mère. Des centaines de milliers de personnes émigrent. La Dina, la police secrète de la dictature, poursuit et tue des opposants jusqu’à l’étranger, invente le largage d’avion de prisonniers jetés dans le Pacifique et le général Pinochet constitue avec d’autres dictatures d’Amérique latine une internationale brune, le plan Condor, qui servira à traquer leurs opposants communs dans tout le sous-continent. La nuit chilienne est une nuit latino-américaine mais dix ans après le coup d’Etat, malgré la terreur, les troubles sociaux se multiplient, une résistance s’organise et, lorsque les Chiliens refusent, en 1988, par référendum, de prolonger le mandat de Pinochet, les Etats-Unis commencent à prendre leurs distances et ne feront rien pour s’opposer à l’élection d’un démocrate-chrétien le 14 décembre 1989. Entre temps, il y avait eu la Perestroïka et la chute du Mur. Non seulement le communisme ne faisait plus peur mais les Etats-Unis auraient eu du mal à remettre en selle une dictature dans leur zone d’influence alors que l’URSS rendait la liberté à ses satellites. Tout cela appartient à un autre siècle, guère plus sûr que l’actuel, mais Pinochet est mort sans regrets, sans remords et sans jamais avoir été jugé.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.