L’impossible devient possible, l’utopie devient réalité à Paris comme à Londres. Avant-hier, le gouvernement travailliste annonçait sa décision de faire acquitter aux banques opérant en Grande-Bretagne un impôt équivalant à 50% de l’ensemble des bonus supérieurs à 25 000 £ qu’elles continueraient de verser. Dans un pays qui s’enorgueillit d’abriter la plus importante place financière de l’Union et l’une des plus importantes du monde, la gauche la plus libérale de toute l’Europe avait décidé cela en tournant le dos à l’argument bien connu selon lequel la concurrence interdisait à un gouvernement national de prendre une telle mesure avant qu’elle n’ait été prise au niveau international. On n'a pas signalé de suicide à la City. Aucune banque ne paraît envisager de quitter Londres pour la Malaysie, hier, la présidence de la République française a laissé savoir qu’elle s’apprêtait à suivre l’exemple britannique avec la même volonté d’inciter ainsi les banques à augmenter leurs fonds propres, leurs capacités de faire face par elles-mêmes à une crise financière, plutôt que de poursuivre ces distributions de primes faramineuses alors qu’elles viennent d’être sauvées par l’argent, ou la garantie, des contribuables. « Idée très séduisante qui pourrait avoir des vertus pédagogiques », a alors commenté Angela Merkel dont les partenaires libéraux sont pourtant totalement opposés à ce qu’elle emboîte le pas à la Grande-Bretagne et la France et la taxation des bonus bancaires, cette utopie, s’est donc retrouvé au centre des discussions du Conseil européen, ouvert hier soir à Bruxelles. Il ne pouvait pas en être autrement car non seulement les trois premières puissances européennes pèsent lourd dans l’Union mais le Premier ministre britannique, Gordon Brown, avait saisi les vingt-six autres chefs d’Etat et de gouvernement d’une lettre les appelant à constater avec lui que « les bénéfices du succès sont accaparés par quelques uns », alors que « les coûts de l’échec sont supportés par tous » et à envisager, en sus de la taxation des bonus, de faire payer aux banques une « prime d’assurance pour les risques systémiques » et d’instaurer une « taxe sur les transactions financières ». Quand cette taxe n’était défendue que par les altermondialistes, elle s’appelait « taxe Tobin » mais, désormais défendue par la France et la Grande-Bretagne, cette idée devient, elle aussi, respectable, acceptable, nécessaire et non plus fantasque, car petit à petit, de plus en plus vite, le monde sort de l’ère libérale. Cela ne se fait ni ne se fera en un jour, pas plus que le libéralisme ne s’était imposé d’un coup, mais le monde change d’époque, redécouvre les vertus de l’Etat et du grand économiste, Keynes, qui avait marqué les trois décennies d’après-guerre parce que la déréglementation libérale a failli, que l’autorégulation des marchés est devenue difficile à prôner, que la puissance publique est redevenue le recours et que les Etats, enfin, ont besoin d’argent et ne peuvent pas inéluctablement marcher vers une augmentation de la pression fiscale sans y soumettre, d’abord, les plus fortunés, entreprises ou particuliers.

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