C’est un changement de donne à court mais peut-être aussi long terme. Dans l’immédiat, cette déclaration commune de Paris, Berlin et Moscou, l’expression de leur certitude qu’il y a « encore une alternative à la guerre » et leur insistance sur la nécessité de poursuivre les inspections, placent la Maison-Blanche en difficile position. Même si le mot n’est pas prononcé, le texte que Jacques Chirac a rendu public hier fait en effet planer la menace d’un veto franco-russe à tout projet de résolution légitimant une offensive immédiate des Etats-Unis. Peut-être rend-il même l’usage du droit de veto inutile car l’affirmation de ce triangle européen peut raffermir l’opposition à la guerre de plusieurs des pays membres du Conseil de sécurité sur lesquels les Etats-Unis exercent une pression. Peut-être seulement car Georges Bush n’a pas encore perdu toutes ses chances d’arracher une majorité au Conseil de sécurité. Dans ce cas, c’est Paris et Moscou qui se retrouveraient en délicate situation, veto ou pas veto. Tout reste ouvert mais, entre les gages que l’Irak vient de donner aux inspecteurs de l’Onu et la manière dont la France, l’Allemagne et la Belgique bloquent la mobilisation des forces de l’Otan, les signaux passent au rouge pour les Etats-Unis. Ils risquent d’avoir à négocier ou à contourner l’Onu pour éviter qu’elle ne leur dise « non » - de devoir temporiser ou déclarer que les anciennes résolutions du Conseil de sécurité donnent une base juridique à leur entrée en guerre ce qui ne faciliterait pas celle de Tony Blair. On verra mais, en attendant, deux choses, l’une et l’autre importantes. Non seulement la France ne recule pas, non seulement Français et Allemands tiennent leur cap, mais ils se sont adjoint la Russie comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne s’étaient adjoint les pays de l’ancienne Europe communiste. C’est un point partout mais si Washington et Londres se sont trouvé des appuis qu’ils avaient déjà, la France et l’Allemagne ont, elles, rangé à leurs côtés un pays qui collait aux Etats-Unis depuis dix ans. La « vieille Europe » a plus de ressort que ne l’imaginait M. Rumsfeld et le succès, on le sait, va au succès. Deuxième point : Vladimir Poutine a clairement inscrit, hier, son rapprochement avec Jacques Chirac et Gerhard Schröder dans la perspective d’un « partenariat stratégique » entre la Russie et l’Union européenne, dans un retour politique de la Russie sur le continent Europe. C’est un changement de donne par rapport à la décennie écoulée, un tournant qui marquerait, s’il se confirmait, une volonté russe d’appuyer l’émergence d’une Europe politique à même de contrebalancer le poids des Etats-Unis sur la scène internationale. Bien au-delà de l’Irak, l’enjeu profond de cette guerre devient ainsi chaque jour plus visible. Il est clair. Il est de savoir s’il faut ou non laisser les Etats-Unis prendre seuls les commandes du monde, leur opposer une résistance ou pas, laisser ou non helvétiser l’Europe. Cette crise bouleverse les alliances, modifie le paysage international et Gerhard Schröder ne s’y est pas trompé. « C’est un moment charnière, déclarait-il hier, une décision historique qui aura des conséquences en Europe dans les dix, voire les quinze prochaines années ».

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