Plus qu’un face-à-face, ce sera le plus étrange des coude à coude. Opposition d’un côté, pouvoir de l’autre, deux Iran vont se défier, aujourd’hui, en ce trente-et-unième anniversaire de la révolution islamique, mais il sera bien difficile de décompter leurs rangs car les deux camps ne formeront, aux premières heures au moins, qu’un seul et même cortège – celui des manifestations officielles que le régime ne pouvait pas décommander sans avouer sa faiblesse et auxquelles les contestataires, faute de pouvoir organiser les leurs, se mêleront pour en détourner le sens et y affirmer leur force. Toutes les femmes seront voilées, les unes parce que c’est la loi, les autres pour ne pas se désigner à la répression. Tous les hommes se ressembleront, barbe, col ouvert et allure juvénile car l’Iran a majoritairement moins de trente ans. La différence se jouera aux slogans et à ce petit ruban vert, signe de ralliement de l’opposition mais il n’y aura pas de manifestation, d’un côté, et de contre-manifestation de l’autre. Il n’y aura qu’une seule foule, tout à la fois unique et divisée, et cela ne tiendra pas seulement à cette tactique d’immersion dans les cérémonies officielles que l’opposition a inventée depuis septembre. Bien au-delà de ce souci d’autoprotection, cela traduit aussi une réalité, politique et générationnelle. D’un bord comme de l’autre, tous ceux qui seront, tout à l’heure, dans les rues de Téhéran et de toutes les villes du pays sont des enfants de la révolution, nés ou grandis après la chute du régime impérial qui est une préhistoire pour eux et formés par la révolution. Si les femmes sont si nombreuses, décidés et courageuses dans l’opposition, c’est que la révolution islamique leur a ouvert les portes des universités, comme jamais auparavant. Si les étudiants, filles ou garçons, constituent les gros bataillons de la contestation, c’est que l’enseignement supérieur s’est spectaculairement développé en Iran depuis trente ans et que le niveau de formation n’y est nulle part aussi élevé dans la région, sauf en Israël et, dans une moindre mesure, en Turquie. Sous le voile, sous l’effarant primitivisme de ses actuels dirigeants, l’Iran est devenu un pays moderne, évolué, cultivé, de ce siècle, et c’est ce contraste absolu entre pays légal et pays réel qui fait la profondeur de cette crise. Ces enfants de la révolution ne veulent plus d’une révolution qui les bâillonne, les étouffe et dont l’œuvre est accomplie et d’autres enfants de la révolution, ceux qui l’ont confisquée à leur seul profit et défendent leurs prébendes, leurs monopoles économiques, leurs fortunes, veulent, eux, la maintenir, à tout prix, en en brandissant les slogans et les idéaux pour mieux les noyer dans le sang. La force est d’un côté, le courage et le nombre de l’autre. A court, moyen terme peut-être, la force peut préserver, par la terreur, un semblant de statu quo mais ce régime est épuisé, sans plus d’attraits ni de ressort. De plus en plus isolé sur la scène internationale et économiquement fragile, il n’a plus de base sociale, pas même dans le clergé, aussi divisé que toute l’élite. Ce régime est à bout mais rien n’est plus féroce et dangereux qu’une force acculée.

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