Sans doute y a-t-il une dimension humaine. Lorsque Hosni Moubarak répète, hier, qu’il veut être enterré en Egypte et que, formellement au moins, il terminera son mandat, sans doute entend-on un homme qui ne veut connaître ni les souffrances de l’exil ni l’humiliation d’une démission forcée. Jusque dans les plus grands moments de l’histoire, il faut aussi compter avec le facteur humain mais là n’est pas l’essentiel. Si l’armée égyptienne n’a pas formellement retiré son mandat à ce président, c’est qu’elle se refuse à abdiquer son propre pouvoir en mettant fin à un régime qui est le sien depuis près de soixante ans. Depuis qu’elle a renversé la monarchie en 1952, l’armée dirige ce pays. Nasser, Sadate, Moubarak aujourd’hui, tous les présidents qui se sont succédés au Caire étaient issus de ses rangs. Chacun avait pris son autonomie, affirmé un style, des choix et une personnalité mais aucun n’aurait pu gouverner contre elle car elle est à la fois l’Etat et le pouvoir suprême, celle dont tout procède. Si elle avait tranché dans le vif aux débuts de ce soulèvement, si elle avait alors prié Hosni Moubarak de prendre sa retraite, peut-être serait-elle restée maître du jeu mais, aujourd’hui, après tant de manifestations toujours plus massives, elle n’aurait pas pu le faire sans reconnaître que c’était le peuple et non plus elle qui détenait le pouvoir. En démettant maintenant Hosni Moubarak, l’armée aurait virtuellement accepté de céder les commandes à un pouvoir civil procédant d’élections libres. C’est pour cela qu’elle ne l’a pas fait mais ce qui a changé depuis hier est qu’elle est maintenant en première ligne, non plus le pouvoir de l’ombre mais le pouvoir tout court. C’est désormais elle qui décide, et directement. C’est désormais elle et elle seule qui est face à la rue et toute la question est de savoir où peut mener ce changement de donne. L’armée, première hypothèse, peut tenter de jouer son va-tout. Elle peut interdire toute manifestation, avertir qu’elle recourra à la force pour faire respecter cette décision mais elle risquerait alors d’aller vers un bain de sang sans certitude de l’emporter parce que les Etats-Unis veulent une transition démocratique et l’ont immédiatement rappelé, que l’Egypte veut la liberté et qu’il n’est pas certain que les sous-officiers et la troupe suivraient l’état-major. Seconde hypothèse, donc : l’armée joue la guerre d’usure. Elle négocie avec l’opposition et propose des évolutions du régime, tente de donner du temps au temps mais, ce faisant, elle montrera sa faiblesse, enhardira encore le soulèvement, reculera pour plus mal sauter. L’Egypte est dans une impasse, une très dangereuse impasse car ce régime continue à en faire systématiquement trop peu, trop tard.

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