De loin, la Turquie triomphe. On le disait avant-hier, l’opération flottille a fait de ce pays le héros du Proche-Orient, celui qui a osé défier Israël et qui est parvenu, par là, à mettre la question du blocus de Gaza sur le devant de la scène internationale, le pays qui a beaucoup plus fait, en un jour, pour la cause palestinienne que les imprécations iraniennes, al Qaïda et tous les attentats de la terre. Ce sont là des faits mais, vu d’Istanbul, ce triomphe n’en est pas un. Vu de la grande métropole turque, de cette ville cosmopolite qui regarde vers l’Europe, ce coup politique suscite un profond malaise car les élites qui vivent ici, universitaires et moyenne bourgeoisie, intellectuels et capitaines d’un industrie florissante, ne voient pas où cela mène. « Les pays arabes nous acclament, c’est vrai. J’y suis aussi sensible que chacun, dit un professeur d’université, mais leurs gouvernements nous en veulent et, jusqu’à preuve du contraire, c’est eux, pas la rue, qui décident. Nous voilà politiquement populaires au Proche-Orient mais diplomatiquement isolés et cela ne nous rapportera rien, ajoute-t-il, que des difficultés économiques et politiques ». Il veut dire, par là, que les capitales arabes, ouvertement ou secrètement, soutiennent le blocus de Gaza car elles ne veulent pas plus qu’Israël, que les islamistes du Hamas deviennent la première force politique palestinienne et que la Turquie n’aurait donc pas du se ranger de fait du côté de ces radicaux soutenus par l’Iran. Patronne d’un grand groupe industriel, une chef d’entreprise n’a pas aimé, pour sa part, que son gouvernement ait voté, sur cette lancée, contre les nouvelles sanctions économiques adoptées par le Conseil de sécurité contre le régime iranien. « L’Iran, dit-elle, est notre voisin. C’est un partenaire commercial de première importance. Je comprends que nous ne devions, ni ne pouvions voter pour ces sanctions mais nous aurions dû nous abstenir, comme le Liban, et non pas nous opposer seuls, avec ce lointain Brésil, à la totalité des grandes puissances ». Cela, c’est ce qu’on entend dans ce monde occidentalisé que constitue l’élite turque mais le malaise ne se cantonne pas à ces milieux. L’arraisonnement israélien a tué neuf citoyens turcs, c’est beaucoup. C’est énorme mais les manifestations de protestation, aussi nombreuses qu’elles aient été, n’ont jamais réuni plus de dix mille personnes, peu de gens autrement dit. Cela surprend mais lorsqu’on en demande la raison, non plus dans les salons de cette ville mais devant un kiosque à journaux, la réponse tombe, immédiate. « Vous avez-vous vu qui manifestait ? » Ce jeune étudiant veut dire qu’il ne voulait pas descendre dans la rue avec les plus radicaux des islamistes qu’il abhorre comme la majorité de la population. Istanbul ne suit pas son gouvernement et dans ses salles de rédaction, on murmure qu’il est heureux qu’Israël ait refusé une enquête internationale car elle aurait mis à jour les liens entre les islamistes et les associations humanitaires qui avaient organisé cette flottille avec le soutien des dirigeants turcs.

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