Mouvement protestataire de juin 2013, Rio de Janeiro, Brésil.
Mouvement protestataire de juin 2013, Rio de Janeiro, Brésil. © Marcio Isensee e Sá/Demotix/Corbis

Le foot y est une passion nationale. Le foot avait longtemps été l’identité collective de ce pays de plus de 200 millions d’habitants, de ce continent au cœur du sous-continent latino-américain où les races se mélangent et les plus grandes fortunes côtoient la plus grande misère, mais c’est pourtant dans la colère, les grèves et la contestation, que le Brésil accueille la 20ième Coupe du monde qui s’y ouvrira demain.

Alors même que d’immenses manifestations de joie populaire avaient salué, il y a sept ans, le choix de leur pays pour l’organisation du plus grand et plus populaire des événements sportifs, seuls 51% des Brésiliens continuent à se réjouir qu’il se tienne chez eux et à peine plus d’un tiers d’entre eux estime aujourd’hui que leur économie s’en portera mieux.

C’est un spectaculaire retournement.

Il tient beaucoup au coût de ces jeux, près de 9 milliards d’euros dans un pays où tant reste à faire, aux critères de confort, de construction et de transports que la Fifa impose au pays hôte quel que soit son niveau de développement, au contraste, en un mot, entre le luxe de cette fête et la pauvreté dans laquelle vivent encore tant de Brésiliens. Il y a là comme un choc de civilisations auquel s’ajoute une colère contre les dépassements budgétaires qu’amplifient les rumeurs de corruption entourant désormais la Fifa. Le foot est devenu bien trop mercantile pour rester, même au Brésil, aussi populaire, intouchable et au-dessus de la mêlée qu’il l’avait longtemps été mais même l’addition de ces raisons ne rend pas compte de ce désamour brésilien pour une coupe qui fut tant aimée.

La véritable explication est que, trois décennies après la fin de la dictature militaire, le Brésil a immensément progressé. Les milliards investis dans les programmes sociaux ont considérablement élargi les rangs de la classe moyenne. La démocratie s’est enracinée. Des proscrits d’hier sont passés des chambres de torture aux responsabilités gouvernementales et ce pays compte parmi les nations émergentes qui pèseront lourd dans ce siècle.

Le Brésil n’est autrement dit plus un pays qui puisse se contenter du pain et des jeux, la recette romaine du pouvoir, d’un peu de pain et de beaucoup de jeux. La chaleur des stades n’y compense plus la dureté du quotidien. Le sport, même le foot, ne peut plus y être ce que Marx disait de la religion « l’opium du peuple », car il y a désormais trop de Brésiliens assez instruits pour lire une presse devenue libre, connaître les statistiques sur les inégalités et savoir ce qu’est un budget national et ce que devraient en être les priorités.

Pacifiques ou violentes, les révolutions se produisent rarement lorsque les peuples ne voient aucune raison d’espérer. Elles éclatent bien plutôt lorsque les progrès économiques et sociaux ont été suffisamment profonds pour qu’une société puisse entrevoir des lendemains meilleurs, manifester une colère et se faire entendre. C’est ce qui se passe au Brésil. C’est ce qui se passe en Turquie et dans tous les pays où les classes moyennes se sont récemment affirmées. C’est tôt ou tard ce qui se passera en Chine et ce grand réveil des peuples sortant de la misère sera l’un des grands fracas de ce siècle.

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