Peu d’hommes politiques ont vu forger à partir de leur nom celui d’une doctrine. Staline et Mao, de Gaulle ou Bonaparte, Peron ou Bolivar ont eu ce privilège dont ne bénéficia pas Churchill mais qu’est-ce que ce « blairisme » auquel a donné naissance Tony Blair, Premier ministre britannique démissionnaire depuis hier ? Dans le langage commun, ce néologisme désigne à gauche comme à droite, élogieusement ou injurieusement, une gauche libérale, dégagée du corpus et des références idéologiques du mouvement ouvrier, favorable à l’initiative individuelle et hostile à l’interventionnisme – bref, une gauche qui serait passée à droite. C’est une définition généralement admise mais l’ennui est qu’elle ne colle pas aux faits. Après avoir donné son indépendance à la Banque d’Angleterre sous les applaudissements des libéraux, Tony Blair a instauré en 1999, moins de deux ans après sa première élection, un salaire minimum en Grande-Bretagne au plus grand effroi du patronat britannique. Mieux encore, la moitié des emplois créés sous ses trois mandats l’ont été dans la fonction publique et tandis qu’il investissait massivement dans les transports, ce Premier ministre a doublé en dix ans le budget de l’éducation et quasiment triplé celui de la santé. Il n’a fait ainsi, dira-t-on, que réparer les dégâts des coupes sombres opérées par Margaret Thatcher mais, précisément, il l’a fait au lieu de mettre ses pas dans ceux de la Dame de fer. D’où vient alors cette réputation de « thatchérien » qui lui colle à la peau ? Elle tient au fait, absolument fondamental, que c’est en cessant de parler latin que ce jeune homme venu du christianisme et non pas du socialisme, issu d’une famille de droite mais révolté par la brutalité du thatchérisme, a mené tambour battant une OPA sur le vieux parti travailliste avant de devenir Premier ministre à 43 ans. Comme l’Eglise du concile avait abandonné la langue liturgique, il a d’un coup rompu avec une continuité historique devenue sclérotique, abandonné les dogmes étatistes de son parti qu’il a affranchi de la tutelle syndicale, proclamé que la gauche ne reviendrait jamais au pouvoir sans le soutien d’un secteur tertiaire ascendant, qu’elle ne pouvait plus seulement s’appuyer sur le secteur public et une classe ouvrière en déclin et qu’il ne servait à rien de brandir l’exigence sociale si l’on ne se donnait pas les moyens de la mettre en oeuvre en arrivant au pouvoir. C’est cette révolution-là que Tony Blair a menée. C’est cet aggiornamento de la gauche qu’il a conduit et si son bilan, plus qu’honorable, est en réalité plus contrasté qu’il ne le dit, si les plus riches ont plus profité que les pauvres de ces dix années de prospérité britannique, non seulement cette prospérité est réelle mais Tony Blair a donné un coup de jeune aux gauches européennes. Reste l'Irak qui lui a coûté toute sa popularité, restent plusieurs scandales et un art trop consommé du marketing politique mais ce mot de « blairisme » n’est pas né de rien.

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