Où l'on voit la Syrie continuer à se fractionner et la Turquie perdre pied.

Les Etats-Unis vont armer les Kurdes de Syrie. Leur décision avait été annoncée mardi. La Turquie s’en était aussitôt indignée. Recep Erdogan, son président, a lui-même appelé hier Washington à « revenir sans délai sur cette erreur » mais, à la même heure ou presque, les militaires américains ont confirmé que leurs livraisons de mortiers, mitrailleuses lourdes, armes légères et véhicules blindés commenceraient, ont-ils dit, « très rapidement ».

Tous deux membres de l’Otan, les Etats-Unis et la Turquie se retrouvent ainsi en désaccord complet et frontal. Cette situation est d’autant plus paradoxale que Recep Erdogan doit être reçu la semaine prochaine par Donald Trump pour une visite à laquelle les deux pays accordaient une grande importance. Le moins qu’on puisse dire est qu’il y a du cafouillage dans l’Alliance atlantique mais comment et pourquoi en est-on arrivé là ?

La géographie donne la réponse.

Les Kurdes de Syrie vivent dans le nord du pays, une zone qui longe la frontière turque de l’autre côté de laquelle vivent les Kurdes de Turquie. La frontière turco-syrienne sépare autrement dit deux Kurdistan dont l’un, le syrien bénéficie d’une autonomie de fait depuis que le régime de Damas est aux prises avec l’insurrection, tandis que l’autre, le Kurdistan turc, se reprend à rêver de sécession, l’instar des Kurdes d’Irak et de Syrie.

Pour la Turquie, l’émergence d’un Kurdistan syrien autonome est donc devenue un problème majeur. Elle y voit une telle menace pour son intégrité territoriale que c’est la raison pour laquelle, sous couvert d’aller combattre Daesh, ses troupes étaient entrées en Syrie en août dernier pour y empêcher les milices kurdes, les YPG, de jeter les bases d’un Etat indépendant en stabilisant le nord du pays sous leur contrôle.

Pour Recep Erdogan, ces livraisons d’armes américaines aux YPG sont, autrement dit, un coup de poignard dans le dos. C’est ce qu’il dira à Donald Trump en lui expliquant que toute arme livrée aux Kurdes syriens peut se retrouver entre les mains de ses propres Kurdes. Il n’a pas tort.

Ce n’est pas faux mais les Américains ont un besoin vital d’armer les YPG car c’est sur elles qu’ils comptent pour lancer l’assaut terrestre contre Raqqa, la ville dont Daesh a fait sa capitale syrienne. Entre une mauvaise manière à la Turquie, pourtant membre de l’Otan, et leur refus de risquer la vie de leurs soldats en Syrie, les Américains ont choisi. Ce sera l’armement des Kurdes syriens qui ont, eux, tout intérêt à se placer de cette manière sous la protection des Etats-Unis.

Contre cela,la Turquie ne peut rien faire.

Elle ne peut guère plus se rapprocher de la Russie qu’elle ne l’a déjà fait car elle ne peut pas rompre avec les Etats-Unis alors que ses relations avec l’Union européenne sont au plus bas. La Turquie va devoir avaler cette couleuvre et le fractionnement de la Syrie va se poursuivre pendant que la Turquie de Recep Erdogan s’enfonce tout à la fois dans la dictature, la dégringolade économique et l’isolement international.

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