C’est devenu le rendez-vous politique irakien. Chaque vendredi, les prêches de Najaf, la ville sainte des chiites, sont scrutés à la loupe car les chiites représentent plus de soixante pour cent de la population du pays et que leurs chefs religieux, l’ayatollah Sistani en tête, se sont imposés comme leurs dirigeants politiques. Les prêches de Najaf sont ainsi devenus des communiqués, consignes aux fidèles et indications de température pour les autres, mais ceux de demain auront une importance très particulière car ils seront les premiers après l’adoption, lundi, d’une Constitution provisoire dont les ayatollahs ne voulaient pas. Ils n’en voulaient pas, première raison, parce que ce texte, s’il fait de l’Islam la religion officielle de l’Irak, n’en fait pas la source mais une source, donc pas unique et parmi d’autres, de la législation. Ce n’est pas suffisant aux yeux des dignitaires chiites qui sont, de surcroît, scandalisés qu’on ait accordé, de fait, aux Kurdes un droit de veto sur la Constitution définitive, celle qui devrait être adoptée l’hiver prochain, en prévoyant qu’il suffirait que trois régions se prononcent contre à la majorité qualifiée pour qu’elle soit repoussée. Trois régions, c’est les régions kurdes qui auront de cette manière la possibilité de faire prévaloir le très haut degré de fédéralisme auquel elles aspirent, leur presque indépendance dans le cadre d’un Etat faible, simple habillage de la division du pays en entités séparées, kurde, sunnite et chiite. Rien de tout cela ne convient aux ayatollahs car s’ils ne sont pas ouvertement opposés à l’intervention des Etats-Unis, ce n’est pas seulement parce qu’elle les a débarrassés de Saddam Hussein qui les avait systématiquement brimés avant de les persécuter sauvagement cette dernière décennie. Depuis un an, les ayatollahs font patte douce, ni soutien ni opposition aux Américains, car ils comptent bien que la démocratie et les élections libres promises par Georges Bush leur permettront, loi de la majorité, de devenir les maîtres d’un pays qu’ils veulent garder entier et soumettre aux textes sacrés dont ils sont les interprètes. C’est pour contrer cette ambition que les Etats-Unis ont imaginé ce processus constitutionnel en deux temps, d’abord une Constitution provisoire tant qu’ils sont aux commandes du pays et ensuite, seulement, la Constitution définitive, supposée ne pas pouvoir enfreindre les principes posés par la première, le fédéralisme et le compromis sur la place de la religion. Le problème est que les ayatollahs lisent les journaux. Ce tour de passe-passe ne leur avait pas échappé et ils savent aussi que l’approche de la présidentielle américaine interdit au candidat Bush de s’affronter à eux. Vendredi dernier, ils ont donc, au dernier moment, bloqué l’adoption de la Constitution provisoire avant de la laisser signer lundi pour aussitôt la condamner. Les ayatollahs entrent en dissidence et c’est pour cela que les prêches de demain seront si décisifs. Ils n’appelleront pas à l’insurrection car les dirigeants chiites ne veulent pas retarder le retour à la souveraineté irakienne mais jusqu’à quel point vont-ils hausser le ton ? C’est toute la question.

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