Au premier regard, la situation parait se retourner au Liban. Omar Karamé, le Premier ministre pro-syrien qui avait démissionné il y a dix jours a été reconduit, hier, dans ses fonctions par le Président de la République, également pro-syrien. Deux jours plus tôt, mardi, une gigantesque manifestation de soutien à la Syrie avait envahie les rues de Beyrouth, réunissant bien plus de monde encore que les cortèges de l’opposition. Soudain, ce vent de liberté qui soufflait sur le pays depuis l’assassinat de Rafic Hariri semble moins puissant, tellement plus relatif que, forcément, on s’interroge. D’où venaient, d’abord, ces manifestants ? Ils étaient, pour la plupart, chiites, moins fortunés, souvent beaucoup plus pauvres que les Libanais de l’autre communauté musulmane, les sunnites, et mobilisés par le Hezbollah, mouvement soutenu, à ses débuts, par l’Iran et la Syrie. Au départ très minoritaire et essentiellement militaire, le Hezbollah s’est, petit à petit, taillé une vraie place sur l’échiquier politique libanais, non seulement en contribuant, par les armes, au départ d’Israël du Sud-Liban mais en organisant, aussi, un réseau d’aide sociale pour les plus démunis des chiites. A ce double titre, le Hezbollah est devenu une force incontournable et capable, il vient de le rappeler, de faire descendre beaucoup de gens dans les rues. Est-ce à dire, pour autant, qu’il voudrait et pourrait impose un maintien des troupes syriennes au Liban ? Non. Ce que le Hezbollah veut, c’est que le retrait des troupes syriennes ne signe pas sa fin. Il vaut conserver sa place, l’élargir, devenir l’un des grands partis libanais, le représentant des chiites, et sa démonstration de force ne visait qu’à cela car, si puissant soit-il, il ne pourrait, aujourd’hui, que semer le chaos mais certainement pas unir le Liban unir derrière lui et, moins encore, faire émerger une vraie majorité favorable au maintien du protectorat syrien. C’est si vrai que les manifestants de mardi brandissaient tous le drapeau libanais, eux aussi, et que l’une des principales figures de l’opposition libanaise, Walid Joumblatt, plaidait, avant-hier, à Bruxelles pour que l’Union européenne n’ostracise pas le Hezbollah, contrairement à ce que souhaiterait Washington. On découvre là qu’il n’y a pas les bons d’un côté, les méchants de l’autre, que les choses sont plus complexes, que le Hezbollah s’appuie sur la Syrie pour jouer ses cartes comme la Syrie s’appuie sur lui pour pouvoir se retirer sans perdre la face et garder une influence au Liban. La Syrie est prête à plier bagages. Elle le montre en repliant ses troupes vers ses frontières mais la démocratie ne peut pas être le triomphe d’un camp contre l’autre mais celui d’un dialogue et de règles politiques à même de canaliser les conflits en donnant une place à tous. Si l’on ne veut pas que l’espoir libanais s’assombrisse, il faudra négocier, rassurer Damas et le Hezbollah, exactement comme les Européens tentent, à Téhéran, d’obtenir le renoncement de l’Iran à ses ambitions nucléaires en échange de son intégration à l’économie mondiale. Les Etats-Unis semblent commencer à le comprendre mais ce n’est ni fait ni joué.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.