Il y a cinq ans, un journaliste français - on hésite toujours à dire « je » dans un chronique - se trouvait à Alger. Il entre prendre un sandwich dans un bar, lie conversation avec une jeune employée de bureau venue, elle aussi, déjeuner sur le pouce et entend soudain cette question : « Pourquoi les Français sont-ils partis ? », lui demande-t-elle. Interloqué, il se lance dans de grandes explications sur une période que cette jeune fille n’avait évidemment pas connue… Elle le coupe : « Je sais tout cela, lui dit-elle. Nous devions être libres, la France devait partir mais les Français, eux, pourquoi sont-ils partis ? ». Elle ne savait rien du choix qui leur avait été donné, « la valise ou le cercueil », du climat de violences qui avait suivi la signature des accords d’Evian, et comment ne pas repenser, ce matin, quand un pont aérien évacue les Français de Côte-d’Ivoire, à la tristesse avec laquelle cette jeune Algérienne répétait : « Je comprends maintenant mais quel dommage ! Ils aimaient ce pays et nous avions besoin d’eux ». Au moins autant que pour ces nouveaux rapatriés, cet exode qui va nourrir l’exode est une tragédie pour la Côte-d’Ivoire car, après plus d’un siècle et demi de présence française, conquête, colonisation, coopération, néo-colonialisme si l’on veut, après une si longue histoire commune, une rupture ne peut être qu’une amputation, de celles qu’on pratique sur les champs de bataille. Peut-être, les Français tenaient-ils trop de place en Côte-d’Ivoire. Sans doute les entreprises françaises y avaient-elles gardé un trop grand contrôle de l’économie pour que la France et l’injustice sociale n’aient pas été confondues dans l’esprit des laissés-pour-compte qui sont allés piller les quartiers riches à la faveur de cette crise. Tout cela est vrai mais il est encore plus vrai qu’avec le départ des enseignants et des entrepreneurs français, des artisans, des commerçants, ce n’est pas seulement un savoir-faire et un pouvoir d’achat qui s’en vont. Ce n’est pas seulement qu’un terrible coup est porté à l’économie de la Côte-d’Ivoire. C’est également, et plus tragiquement encore, un pan entier de l’identité ivoirienne qui s’efface, car la France, sa langue, sa culture, ses débats politiques, son Histoire, cette marque laissée par la colonisation et le lien privilégie qui lui avait survécu, font inextricablement partie du patrimoine ivoirien. Comme l’Algérie, la Côte-d’Ivoire avait naturellement droit à son indépendance mais fallait-il en arriver, à l’heure de la mondialisation, à briser une connivence entre deux pays aussi proches ? Poser la question, c’est y répondre et si les responsabilités historiques et politiques de la France, si son incapacité à mieux gérer le post-colonialisme, auront pesé lourd dans ce drame, celles de Laurent Gbagbo sont énormes. On ne peut pas avoir contesté « l’ivoirité » d’une si grande partie de la population ivoirienne, rejeté tout le Nord du pays dans l’insurrection, avoir fait bombarder des troupes d’interposition françaises et avoir, finalement, incité aux violences contre les Français de Côte-d’Ivoire, sans être le grand coupable d’un gâchis dont on ne voit encore que le début.

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