Ce constat, la France aurait préféré ne pas avoir à le faire. En indiquant, hier, que l’enquête « laisse à penser » que l’explosion survenue dimanche dernier, au large du Yemen, sur le pétrolier français Limburg « serait due à un attentat », en devant reconnaître ce qui était, dés le départ, évident, la France vient en effet nourrir l’argumentaire américain sur l’Irak et cela au pire moment qui soit pour elle. A l’instant même où le Quai d’Orsay publiait ce communiqué, la Chambre des Représentants adoptait, à Washington, une résolution autorisant Georges Bush à « faire usage, comme il le juge nécessaire et approprié, de la force militaire contre l’Irak ». La Chambre est à majorité républicaine. Ce vote était attendu mais, sous quelques jours, la majorité démocrate du Sénat adoptera elle aussi ce texte, avec quelques amendements peut-être, car les démocrates, à moins d’un mois des élections parlementaires du 5 novembre, ne veulent pas se laisser engluer dans un débat sur leur patriotisme. Leur atout, c’est l’économie. C’est sur ce terrain-là qu’ils veulent faire campagne et n’entendent donc pas passer cinq semaines à se faire accuser par les Républicains d’être « soft on terrorism », d’être mous sur la menace terroriste. Georges Bush a virtuellement obtenu du Congrès le blanc seing qu’il désirait. Plus aucun obstacle intérieur ne l’empêchera bientôt plus de pouvoir lancer une attaque contre l’Irak et, aussitôt, il a fait répéter par son porte-parole que « rien n’avait changé », qu’il voulait toujours obtenir du Conseil de sécurité de l’Onu une résolution sur l’Irak, une seule et non pas deux comme le demande la France. Depuis hier, l’épreuve de force est autrement dit engagée entre la France et les Etats-Unis. D’un côté, Georges Bush qui veut qu’une même résolution de l’Onu fixe les conditions d’une reprise des inspections en Irak et autorise, au besoin, l’usage de la force, lui donne, en clair, la latitude de choisir la date et les raisons d’une attaque. De l’autre, Jacques Chirac qui plaide pour une démarche en deux temps, une résolution du Conseil réaffirmant l’exigence de désarmement de l’Irak suivie, le cas échéant, d’une seconde résolution tirant, mais après débat du Conseil, les conséquences d’éventuelles manœuvres de Saddam. Dans ce bras de fer, la France a l’appui des Russes et des Chinois mais il suffirait sans doute que les Etats-Unis fassent quelques concessions de forme, garantissent aux Russes le remboursement de l’argent que leur doit l’Irak et amadouent les Chinois d’une manière ou d’une autre pour que la majorité se retourne au Conseil et que la France se retrouve isolée, contrainte de faire seule usage d’un droit de veto auquel elle ne veut pas recourir. La France est dans une situation très difficile, pas encore perdue mais extrêmement délicate, et c’est juste à ce moment que l’affaire du pétrolier vient apporter de l’eau au moulin des Américains, fondés à répéter que tout le monde est concerné, qu’il faut, avant qu’il ne soit trop tard, empêcher l’Irak de fournir les terroristes en armes de destruction de masse – bref, qu’il faut les suivre.

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